Turquie

Turquie #13, Contempler Ishak Pasha

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14 juillet, sous le palais d’Ishak Pasha.

Hier, à Ani, je fêtais les deux ans de mon départ.

Aujourd’hui, vers dix-neuf heures, je suis assis dans les collines en contrebas du palais. Le soleil est très bas. Au camping où je me suis arrêté profiter des tables de piquenique pour lire mon vocabulaire farsi, on m’a gavé de nourriture. La famille installée non loin sur ma gauche, d’abord, m’a invité à m’assoir à leur table, où ils m’ont tendu une assiette de manchons de poulet, une autre de morceaux de pastèque, accompagnés de la moitié d’un pain et d’un verre de soda. On a échangé un peu, eux assis dans l’herbe ont eu l’air surpris et heureux d’entendre mes deux phrases de kurde, moi attablé je me forçais à grignoter lentement une petite partie de cette bouffe que j’aurais bien eu envie d’engloutir en entier. Plus tard, leur fille est revenue à ma table avec une tasse de café au lait brulant et après cinq minutes, ç’a été au tour de la famille à ma droite de m’apporter une grande barquette aux compartiments pleins : riz au beurre accompagné de pois chiches, frites, tranches de tomates, saucisse épicée et manchons de poulet grillé, avec un verre du même soda. Je ne sais plus où donner de la tête, je mange tout et vais leur dire quelques mots en kurde à la fin, forcément les mêmes qu’aux premiers, accompagnés de gestes compréhensibles, la main sur le cœur. Puis je rassemble mes affaires et je m’enfuis avant qu’une troisième famille ne s’enquière de mon estomac.

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Palais d’Ishak Pasha, dans le harem

Sur les flancs de la montagne, quelques lopins ont été fauchés récemment et le foin s’amoncèle entre les murs de maisons en ruine. J’ai posé mes affaires. Le vent dévale les pentes. En face, la montagne est ponctuée d’énormes rochers qui semblent s’être arrêtés d’eux-mêmes, en plein éboulement. Un troupeau pait loin en contrebas, montent les quelques cris du berger qui le rassemble. Où est l’Ararat ? Dans la journée, au cours du trajet depuis Kars, il m’est apparu dans toute sa robuste solitude, dépassant de trois têtes les monts environnants. C’est bien son sommet enneigé qu’à Ani je prenais pour un nuage…
Le soleil touche l’horizon montagneux. Une pie remonte lentement le flanc de la montagne, avec persévérance, dans le vent contraire. Un feu s’allume sur une crête voisine, sans que j’y discerne de silhouettes. Puis il disparait. Je regarde le soleil à moitié dissimulé à l’horizon, puis la pie (est-ce la même ?) surgissant de derrière la butte devant moi et plongeant vers la vallée. Un nouveau feu est apparu, je crois qu’il n’est pas au même endroit que le précédent. Lorsque je regarde l’ouest à nouveau, il n’y a plus qu’un vide orange illuminant les montagnes. La pénombre bleue gagne peu à peu le paysage, les contreforts des montagnes sont les pieds d’un mammifère immense qui s’ose dans la vallée à la nuit close, curieux de la fouler. La campagne s’éveille.
Combien d’enseignements pourrait-on tirer de ce seul paysage, de ces quelques minutes passées à l’observer être ? De l’intermittence du regard qui échoue à suivre et la pie et les feux et le couchant ? Des changements de lumière qui nous font ressentir différemment le même panorama ? Du géant et solitaire Ararat que le sud parvient à dissimuler derrière quelques monts bas ?
Je me dis aussi : comment Imbros me serait-elle apparue, si j’avais eu la sérénité de la contempler une heure à peine ? ou, à prendre la question sous un meilleur angle, comment se fait-il que je sois capable maintenant d’apprécier les environs d’Ishak Pasha, d’en gouter les contours et les variations ? Pendant si longtemps, à peine installé quelque part, mon esprit s’effrayait d’être confronté à cette contemplation, de n’avoir rien à mastiquer, et aveugle à la beauté pleine du présent se tendait avec l’énergie du désespoir vers le lendemain, et le jour d’après, et septembre, et s’épuisait de vaines projections. Comme un lac à qui l’on promet assez de fleuves et de pluies pour un jour lécher le sommet des montagnes qui l’entourent, mais qui ne s’en satisfait pas, et qui seconde après seconde précipite ses vagues vers eux et les regarde mourir sur le rivage. Nous sommes tous conscients qu’aucune de ces vagues jamais n’atteindra le sommet des montagnes et nous savons pertinemment que les pluies et les crues mois après mois nous élèveront lentement jusqu’à eux. Mais souvent nous sommes terrorisés d’être laissés seuls au beau milieu du présent. Il y a beaucoup de désespoir dans l’impatience. C’est que nous sommes toujours de petits enfants ayant besoin d’être rassurés et de quelqu’un qui pose sa paume sur notre joue. Mais c’est de notre paume qu’a besoin notre joue, c’est à nous-mêmes de nous prendre en pitié, de nous bercer un instant. A devenir notre propre parent on tire tant de force et on guérit tant de petits maux. On prend conscience du petit enfant en nous, on l’accepte, on le rassure. Et faisant ça on prend du même coup conscience de cet adulte en nous, qui accepte, qui rassure, extérieur à la terreur ressentie par l’enfant. Alors il y a ces vagues répétées, épuisantes et vaines que je précipitais vers l’avenir quand j’étais à Imbros, parce que mon esprit se rebellait face à la contemplation, face à ce présent qu’on me forçait soudain à accepter comme la cuillère de soupe qu’on présente aux lèvres d’un enfant. Ce soir-là je suis à Ishak Pasha et il y a la pie, l’Ararat invisible et le couchant, les feux évanescents et le vent sur les pentes. Je ne pense pas à l’Iran. L’Iran viendra en temps voulu, après la nuit. Je suis à Ishak Pasha, la Turquie s’achève dans un état d’esprit si différent de celui du premier midi, sur cette plage d’Imbros !

C’est ça, vous savez, que m’offre le voyage. Je m’observe avec tant de facilité. La route à prendre devient si évidente. Mais pour s’approcher de soi je crois qu’il faut cultiver l’éloignement. Il y a quelques jours, j’ai reçu un mail de Wanda qui me demandait quand je passerais une tête en France. J’y risquerai même pas le petit orteil, Wandi… il faut que le temps passe. Il faut que je sente tout définitivement poussé en moi : la plante de la poésie, la plante de la gratitude, la plante du sadhu… et que leurs racines soient profondes. Sinon je les perdrais. Et je ne peux pas les perdre, elles donneront les fleurs et les fruits que je veux partager : la poésie, la gratitude, le renoncement au matériel. Mais tu peux venir me voir…!

Voyager seul, voyager longtemps. Bientôt, ce sera en Asie, à bras le corps…

ararat

Oui il en impose. Pas étonnant que l’arche de Noé s’y soit échouée…

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Turquie #12, Et au loin, l’Arménie…

Capture d'écran - 07232016 - 01:31:58 PMLe voyage est tout environné de gratitude : envers nos conducteurs si généreux (une barre de chocolat par-ci, un thé à la station-service par-là, et des kilomètres, des kilomètres !), envers Ercan à Sivas, envers les villageois de Pashayurdu qui nous ont logé pour la nuit dans une grande pièce attenante à la mosquée, et qui défilaient chacun à leur tour pendant qu’on dinait, curieux de ces deux Français apparus dans leur village de 70 habitants…

Lise s’est levée à l’heure, moi je me suis contenté de neutraliser mon réveil.

Après une brève halte à Erzurum, où je récupère mon visa iranien, Lise décide de pousser la route avec moi jusqu’aux confins du pays, là où la steppe se jette à la rencontre de la belle Arménie… Nous faisons route jusqu’à Kars et nos premiers conducteurs me permettent d’étrenner mes dix mots de kurde et d’en apprendre cinq autres. Le paysage évolue, la route sinue au fond d’une gorge, les troupeaux de moutons saupoudrent le sommet des collines comme des éclats de pistache sur une boule de glace turque.

Merci Mokhtar ! c’est lui dont on croise le pickup à la sortie du village et qui nous offre cette belle alternative au camping.

Puis on fend la steppe. Juste le temps de traverser Kars (la ville kurde d’où Cafer est originaire) et d’y faire quelques emplettes (la région est nationalement réputée pour son miel et son fromage) et on reprend le stop ; une famille nous aide à rejoindre la route d’Ani. La mère assise à l’avant nous fait la conversation, on ne comprend pas tout mais sa nature bavarde, solaire, son visage rieur, son ton enjoué, nous rend aussi enthousiastes qu’elle. Elle vit sur une chouette fréquence. Elle a un prénom dont on perd les syllabes après l’avoir quittée, un prénom un peu chelou, genre Sümgürlü… A notre descente de voiture, elle nous accompagne jusqu’au coffre et là-dedans c’est une sacrée extase : tous ces kilos de fromage maison ! et, rieuse, elle en remplit l’une des barquettes de Lise.

watershipEnsuite on s’avale 32 bornes en vingt minutes, notre conducteur fonce à travers la steppe en se souciant fort peu de la ligne blanche. Défile derrière les vitres un paysage d’autant plus magnifique qu’on le sait notre hôte pour la nuit. La vitesse se double des tubes récents que je n’ai cessé d’entendre depuis trois mois dans une multitude d’autoradios turcs… ça he-say-me-ha-to-work-work-work-work-work-work et ça come-on-come-on-turn-the-radio-on. Est-ce qu’elles ont conscience, les reines de la pop, que leur voix file, fluide, au-dessus de la steppe ? Je voudrais croire que c’est ça qui les motive à faire des tubes : plonger dans la bourrasque et filer à travers la steppe, dévalant les pentes rases, décoiffant un troupeau, avalant la plaine en une bouchée d’énergie pure… ça vaut combien de stades, d’être ça ? (J’écrirais bien à Beyoncé pour lui dire de se faire composer un morceau lourd, saturé, hyper premier-degré en mode maitresse de l’univers, type Galadriel pendant sa crise, et sur lequel elle poserait les paroles : I am the steppe I am the steppe…)

La bouteille de shampoing de Lise, héritée du hammam de Sivas, a explosé dans son sac. C’est fou, ces shampoings qui rêvent de liberté (ça me fait penser aux lapins de garenne en exil dont je lis les aventures en ce moment !), je ne sais même plus combien de fois Mélo a connu une mésaventure similaire. Et en ce qui me concerne, il y a à Montauban une église qui se souvient bien de moi, puisque mon sac lui avait vomi sur le parvis tout le contenu d’un tube de mousse à raser. Tout ça entame peu notre enthousiasme puisque nos provisions sont sauves et que notre salle à manger fait quarante kilomètres carrés.

Capture d'écran - 07232016 - 01:39:40 PMDame Lise ne se laisse donc point acornardir et nous installons pressément nos victuailles en coin herbeux puis tenons festin. Il y a là affriolante motte de fromage légèrement poivré, il y a là substantificque miel dont la couleur eût rendu envieux le plus grand orfèvre des Flandres. Nous prenons le pain et le rompons. Une carafe en carton nous abreuve d’un jus de mangue gouleyant et nous grappillons à loisir les orangettes que dame Lise a eu l’affabilité d’amener de la lointaine cour de France. Damoiseaux, la galimafrée est totale, le Caucase vous salue bien.

La rive de gauche, c’est l’Arménie !

Capture d'écran - 07232016 - 01:34:02 PM

Comme vous le voyez, on n’est pas mécontents d’avoir poussé si loin.