vivre

Aujourd’hui l’Océanie

C’était le 20 novembre, dans une petite ville panachée de surfeurs, de nomades et de touristes, sur la côte. Je n’achetais pas à manger, je dormais dans la rue et j’installais souvent ma natte au même endroit, sur le seuil condamné d’une boutique, lisant le même livre jauni, enveloppé dans ma chère couverture rouge. On venait me parler, me proposer de l’argent, de la nourriture, des verres… même la vie éternelle une fois ou deux (« Jesus died for us bro! » mâchouillé d’accent australien). On est tant venu me parler que je n’ai jamais pu finir mon bouquin.

C’est le 20 décembre, à trois heures d’avion de là, j’ai un gagne-pain depuis deux weekends et je passe à plein temps dans dix jours. Je reviens de la Poste et le colis maternel embaume de l’odeur de cannelle des biscuits de l’Avent (parce que le reblochon est sous vide). Je suis venu rendre visite à mon amie Stef et tout s’est mis en place pour m’accueillir sur un terme plus long que prévu (pour être honnête je ne prévoyais rien). J’emménage après-demain dans un studio. Je ne compte pas m’acheter un lit, j’ai toujours ma petite natte en rotin thaïlandaise que mon dos apprécie étrangement, mais c’est une piètre défense face au sentiment grandissant que « je suis un homme installé dans la vie ».

Installé où ? dans un nouveau port sans grande attache. Je compte rester quelque temps à Nouméa, manipuler cette routine sédentaire, la faire passer d’une main à l’autre, voir ce que je peux bricoler avec. Ca va être très étrange de sacrifier 40h de ma semaine à gagner de l’argent. Je vais voir si j’y arrive toujours. Je voudrais consacrer mon temps libre à des choses qui me sont importantes : écrire, méditer, lire, diffuser mes quelques visions, survoler, dessiner des cartes imaginaires.

Je me réhabitue à écrire des mails, à répondre. C’est ça, surtout, que je voulais vous dire.

Je pourrais vous raconter plein de choses. 2017 c’est une belle année. Des semaines de pèlerinage sur un sentier bouddhiste bordé de fruits. L’épuisement qu’on connaît parfois à cheminer chaque jour, étranger et sans argent. Des semaines de plage à me réveiller sur le même rocher dans la rumeur de l’océan et ramasser du petit bois pour le café matinal. La foudroyante simplicité de ces autres semaines à m’endormir au temple, bercé par les mantras, sur les mêmes dalles de marbre. La lassitude de l’errance ou de la course à l’atlas. La tristesse de perdre un proche et l’incompréhension de sentir la part de mon avenir qui s’imaginait à ses côtés soudain distanciée, décolorée, s’éloignant. La curiosité tranquille qui se manifeste lorsque je m’installe dehors, quelque part, dans une ville qui deviendra ma chambre. Marcher le long d’une route et voir mon ombre maigre : l’ombre du bâton, l’ombre du chapeau, l’ombre de mon corps et du baluchon, pas d’autre, le goudron tout autour flambant de soleil. Livrer des batailles contre l’orgueil pendant des mois, puis des mois passés à tout relativiser et tenter de me satisfaire de l’exacte modération de toute chose. J’ai dormi sans remords dans ma cellule de méditation, j’ai ouvert des poubelles, j’ai passé la nuit sur des bancs de plusieurs pays, j’ai lancé des regards noirs aux gens qui me dévisageaient moi-l’étranger-moi-l’enturbanné, j’ai eu le crépuscule triste et le réveil serein, je crois même que certains sont venus me parler parce qu’ils m’imaginaient sage, j’ai rageusement acheté des antibiotiques pour arrêter le suintement de mes coupures, la nuit j’ai menti j’ai pris des trains à travers la plaine, je me suis beaucoup parlé à haute voix et à haut rire, il y a eu de l’ivresse, du transport, de profondes joies de lecture, des rencontres sereines, des forêts en colonnades ! J’ai retrouvé Beckett, Artaud, Duras, Proust, je me suis lassé de Flaubert, j’ai rencontré Tanizaki, Huysmans, Gracq… J’ai ressenti la solitude et puis j’ai dansé avec elle, ça je n’oublierai pas ; j’ai fait plein d’erreurs, je ne suis pas sûr d’avoir tenté d’en faire moins, j’ai attendu des jours entiers, je me suis ennuyé, je me suis inquiété, j’ai trouvé ma démarche absurde, j’ai mangé et recraché des choses, j’ai été si triste pendant quelques jours de deuil, j’ai observé des gens mal se comporter sans même le leur dire ; il y a une chose que j’ai failli faire et je ne sais toujours pas si ç’aurait fait de moi un héros ou un inconscient (mais l’héroïsme c’est peut-être lorsque l’inconscience se double d’une chance insolente) – et si, en me résignant à ne pas agir, j’ai fait preuve d’une certaine sagesse ou d’une odieuse lâcheté. J’ai connu tant de jours de banalité pour une seconde de grâce. J’ai pensé à mes proches. Je me suis dit « ils comprennent », je me suis dit « ils ne comprennent pas », les deux sont surement vrais, la chose et son contraire sont probablement toujours également vrais. Il y a un moment où je n’ai plus su quoi penser de rien, et comme tous les moments dont je viens de faire la liste, tous ceux que j’ai tus et tous ceux que j’ai ignorés, il reviendra, il se répètera, et son contraire se répètera, mais il y aura quelques différences subtiles sensitives minérales folliculaires pléistocènes peuimporte. C’est compliqué, d’être humain. Et puis c’est simple aussi. Mais c’est compliqué, avec toute cette pâte intellectuelle qui nous entoure. Si on n’avait que nos sens… Mais il y a toute cette matière grise, les sages circonvolutions de la démence. J’ai l’impression qu’exister, c’est se laisser flotter vers la mer. Et puis on a cet énorme cerveau, rose, monstrueux, qui n’a rien à voir avec l’existence et qui a pour fonction de créer des outils qui n’ont rien à voir non plus avec elle : nous tout ce qu’on doit faire c’est flotter, mais on est continuellement soumis aux messages de notre cerveau qui nous dit « tiens pour flotter j’ai pensé ce serait pas mal que tu utilises ça, ça et ça et ça et puis ça » en nous tendant successivement des tournevis, des rabots, des ouvreboites, des taillecrayons, de la colle à bois.

Me suis un peu emporté. Retour au sujet. Il m’est arrivé plein de choses cette année, vous vous en doutez, mais d’une certaine manière vous doutez mal, vous voulez parfois pressentir du fantasme, mais dormir sur le marbre d’un temple ce n’est pas ce que vous croyez. Vivre sur une plage ce n’est pas ce que vous croyez. Voyager non plus. Ce n’est pas ce que vous croyez que je vous dis, ce n’est pas ce que je crois vous dire. J’essaie de le dire avec sincérité, avec banalité, mais c’est impossible, parce qu’on a du mal à lire les mots, et que les mots sont des mots : des agents du mensonge. Tous les mensonges, tous les mensonges que le langage n’en finit pas de créer, toutes les fictions que créent intrinsèquement chacun des mots que je partage avec vous dans le but de vous faire accéder à la réalité que je vis. Ah, ces mots ! Il faudrait les étrangler. Et dire que nos journées en sont faites…

C’est pas grave, c’est bon de se laisser flotter dans cette étrange fiction qu’est la réalité. Parfois je me sens assez distancié de moi-même. Parfois c’est une histoire de compassion : je me regarde un peu agité dans nos tourmentes imaginaires et je me dis avec gentillesse que c’est pas facile d’être un humain. Toujours à nous débattre… tout ça pour quatre-vingts ans de respirations et le grand noir. Parfois ce n’est pas quatre-vingts, c’est quarante, et en écrivant ça je pense à toi qui ne me liras pas et qui ne m’apprendras plus rien, quelle tristesse, et derrière la tristesse il n’y a rien, c’est juste un décor de théâtre parmi d’autres, et moi je me regarde être triste, et à force de me regarder je ne ressens plus qu’une joie calme. Et tout ce que j’écris là, bon, c’est peut-être porté par la plume, probablement que ça ne veut rien dire vraiment, il faudrait me concentrer à me faire péter les tempes pour trouver un seul mot correctement réel. Savoir écrire c’est juste maquiller les mensonges de la langue un peu mieux que les autres. Il faut passer côté surréalisme, peut-être : dire par exemple que 2017 est pour moi une année où j’ai trituré de funèbres cuirassés au mouillage glaciaire, avec pour compagnons quelques pierres couleur de trèfle au chant apostrophé, qui sait, qui sait s’il n’y a pas quelques syllabes là-dedans qui pressentent une vérité plus profonde que tous les mots que j’aurais écrits après les avoir bien pensés à plat.

Je n’arrête pas de m’égarer dans des digressions, à croire que c’est une séance de méditation, cet article.

 

Je suis heureux. Je me regarde parfois l’être. J’ai une passion qui est le langage et je vais essayer de m’y consacrer davantage, c’est chouette les mots, c’est chouette tous les mensonges qu’ils nous offrent, même s’ils sont de tels menteurs que c’est difficile à suivre, ça fleurit de partout, des significations partout, spontanées, nouvelles, contradictoires, tout le temps, auprès d’une seule sensation, c’est dingue. Mon obsession du moment est que mettre en mots le réel c’est le rendre fictif. Je bloque là-dessus et surement que c’est une pensée très banale, mais on se construit comme ça, de banalité en banalité, et quand sonne l’heure on n’a pas dû aller bien loin. Beckett il a peut-être devancé les autres de cent mètres avant de tomber raide (lui qui n’écrivait que sur des béquillards). Proust il a fait quelques galipettes aussi au-delà de la ligne d’arrivée, bon. Et puis Artaud, Duras, Joyce, quelques autres… C’est bien. Des années d’efforts pour se permettre à la dernière seconde quelques pas de plus.

Avec tout ça, il faut encore que je prenne le temps de finir le petit livre que je lisais en Australie, ce vieux José-Corti à la couverture bien jaune frappée d’une boussole rouge, lessivée même par une averse équatoriale, avec des pages épaisses et qui aiment à s’envoler, déniché chez un bouquiniste à dix-mille bornes de son lieu d’impression, texte assez formidable, qui me file des interrogations et des envies d’écriture : Au château d’Argol, de Julien Gracq. J’ai aussi un petit projet qui s’intitule provisoirement « L’Hiver 18 », en référence à L’Eté 80 de Duras, l’idée serait d’écrire chaque jour un petit peu, peut-être un genre de carnet quotidien qui ne s’embarrasse pas d’établir une nette différence entre journal de bord et fictions. Des pensées qui rejoignent un scénario de fiction, qui reviennent à la réalité, à des souvenirs, une navigation à vue dans ma tête, la place aux mots plus qu’au script, et vogue…

Je voulais vous écrire une petite note, éventuellement une actualisation de mon état d’esprit, finalement comme d’habitude c’est parti en jungle, en panorama intérieur, c’est comme ça. Donc là je suis à Nouméa, je vais bien, je suis content, je vais peu à peu prendre de vos nouvelles à moins que vous ne me devanciez, j’ai hâte de partager un jour des moments avec vous, de voir dans vos yeux, de vous voir voir dans mes yeux. Les états d’esprit passent comme des diapositives, parfois reviennent, couleurs nuancées, éclairage avivé, repartent, les états d’esprit passent, la vie passe, c’est court, c’est absolument rien, mais à nos yeux il faut bien que ce soit absolument tout…

 
Publicités

Qaraqalpaqstan #3, Méditation qaraqalpaqe

La nuit est tombée depuis longtemps. Au crépuscule, en périphérie de Konrat, on a demandé à une vendeuse de yaourt où se situait la prochaine station-essence. Elle a appelé l’une de ses connaissances, qui nous a guidés en voiture jusqu’à la pompe. Depuis, on roule à travers le Qaraqalpaqstan et chacun a cédé au silence qu’intime la route de nuit, l’un sur son smartphone, l’autre dans ses rêves. Moi je laisse mes pensées vagabonder, c’est si facile lorsque la nuit défile derrière les vitres. Alors ce n’est pas vraiment une méditation : je ne fais pas le vide dans mon esprit, je ne prête pas particulièrement attention à ma respiration. Mais une pensée m’a pris la main et m’entraine à sa suite. Son sillage est plein de clarté. C’est une expérience que les trajets nocturnes me permettent souvent. Et depuis quelque temps, les films aussi : j’ai de plus en plus de mal à rester concentré sur un film, surtout lorsqu’il est bon. L’action, l’image dialoguent vite avec mes pensées, m’inspirent des solutions, des projets, des décisions. Dans un véhicule, devant un film, nous sommes en mouvement et pourtant le corps est tranquille. Il n‘y a plus rien pour empêcher l’esprit de vaquer à ses bonnes occupations.

Je pense aux messages que j’ai reçus ces derniers temps, de plusieurs points de mon entourage proche et lointain. Toujours des messages magnifiques. Est-ce l’éloignement qui veut ça ? Pourquoi écrire à Olivier devient-il un exercice de sincérité et d’introspection ? parce qu’il est loin, qu’il ne rimerait à rien de lui servir les éléments de langage dont on use au quotidien ? ou parce que c’est ainsi, de plus en plus, qu’il essaie de s’exprimer sur son blog, et qu’on s’harmonise juste à son ton lorsque c’est à nous de donner des nouvelles ? Peu importe la raison ; le fait est que, ces temps-ci, chaque email que je reçois se bat pour être le plus beau, le plus sincère, le plus réfléchi, et provoque en moi une grande gratitude. Parfois j’ai du mal à y répondre. Je le reçois, le lis, le laisse de côté, l’amour aux yeux. Et quand je le relis pour me le remettre en tête, je ne vois pas quoi y répondre, il est si beau, si complet… si bien que je retarde encore ma réponse.
C’est encore plus étrange lorsqu’il vient de quelqu’un avec qui j’échangeais peu. Comme si c’est l’éloignement et l’introspection qui nous poussaient l’un vers l’autre. Dans la nuit qaraqalpaqe et le ronron du moteur je repense à un petit bout de papier que j’ai retrouvé il y a quelques jours, glissé au fond d’un carnet, écrit au crayon rouge. C’est une phrase de Misou que j’étais triste d’avoir perdue. On devait discuter comme d’habitude devant la supérette du camp, dont j’étais en charge le soir. La nuit tombait, à droite des cuisines on voyait le lagon s’assombrir et au loin les montagnes d’Arabie dynamiter l’horizon à coup de couleurs absurdes. On discutait. J’avais dû saisir discrètement le premier crayon qui trainait alentour pour noter ce que Misou venait de dire au milieu d’une anecdote. Alors ce papier, je peux bien le perdre maintenant ; mes yeux se sont posés dessus il y a quelques jours et je n’ai plus que cette phrase en tête. « C’est dans l’espace qu’on se rencontre de la façon la plus profonde et la plus intime. » Elle avait dû la prononcer comme ça, les yeux dans le lointain, ou regardant Max s’amuser avec un autre chien à se mordre le museau, entre une anecdote horoscopique et un commentaire sur l’épaisseur de sa pizza. Pas un mot beaucoup plus haut que l’autre, rien qui puisse faire dire « cette fille s’écoute parler », tout sur la même fréquence… Pourtant quel esprit clair, bien au clair avec le monde. Du Misou tout craché. Ca m’étonnerait que tu lises ces mots, mais je n’ai pas de souci à me faire, tu les reçois d’une manière ou d’une autre.

J’ai donc cette phrase dans la tête et le souvenir plus récent de ces mails réguliers qui m’arrivent pleins de beauté, pleins de cœur. Je me dis que l’éloignement est aussi bon à ça. Il n’y a pas de meilleur endroit pour se rencontrer que la distance. C’est là où l’on rencontre l’idéal que chacun porte en soi. Chacun finit par s’exprimer sur la fréquence qui lui correspond le plus, parce qu’à quoi bon agiter tel ou tel costume lorsque six mois et 5000 kilomètres nous séparent, sans compter ce temps indéterminé qui s’étend jusqu’à nos retrouvailles ? Ils sont jouissifs à lire, ces mails rédigés dans le clos de notre idéal. A recevoir tant d’introspection et tant d’amour au beau milieu des phrases, je suis bien incapable de me dire que j’ai pris un mauvais chemin. Chaque message déverse quelques litres de ciment frais sur toutes les décisions que j’ai assemblées depuis deux ans.
Parfois il n’y a pas les emails. Tous les gens qu’on croise sur la route, tous les J’ai-pas-de-mail-mais-j’ai-facebook auquel je réponds Ah-oui-mais-moi-c’est-l’inverse. Tous les gens des mêmes étapes, des mêmes bénévolats, auxquels je donne mes coordonnées en vitesse au moment du départ, et qui les perdent peut-être, ou n’y pensent plus, parce que la vie a les bras si vastes. Et ceux sans adresse, Misou la première. Pour tous ceux-là c’est encore plus puissant. Chacun se met à cultiver en lui l’idéal qu’il a senti de l’autre. Les mauvaises pousses meurent d’elles-mêmes. Peut-être que ça s’appelle « idéaliser quelqu’un », oui ; et j’ai bien du mal à comprendre pourquoi on a pris l’habitude de considérer ça d’un mauvais œil.

Idéaliser quelqu’un. Chacun porte son idéal en lui. Chacun tend à s’y fondre. Idéaliser quelqu’un c’est lui dire qu’on voit l’idéal qu’il porte, lui dire qu’on le voit aussi bien que lui et que la route qui y mène est belle. Et si dieu est un nom commun signifiant « le concept de perfection » alors oui, comme dirait je ne sais quel apôtre « dieu est en chacun de nous » et idéaliser quelqu’un c’est lui dire « je vois que tu es dieu ». Alors la question n’est pas de savoir si tu es parfait. Tu l’es. La question est de savoir de quelle façon la perfection s’exprime en toi. Ensuite il y a quelques décisions à prendre (elles se prennent assez naturellement), de manière à dégager ce canal par lequel la perfection s’exprime, comme si c’était une rivière dont le cours a été un peu obstrué au fil des années, par des branches mortes, des paquets d’algues.
On roule toujours, en marquant parfois quelques écarts pour éviter un nid-de-poule. Mes pensées se sont dirigées vers le Tadjikistan et mon envie d’y marcher quelques semaines, de village en village, sans affaires. Je crois que c’est une idée qui m’est venue naturellement pour commencer à dégager la rivière. Mais la haute montagne, à la fin septembre, c’est peut-être un peu tard dans la saison pour une telle expérience. Peut-être que ça attendra l’Asie du sud-est… Les routes tadjikes auront le dernier mot… Mon cerveau a commencé à battre la campagne, mes réflexions se sont un peu effilochées. C’était au Qaraqalpastan, il faisait nuit…

Turquie #3, Au festival soufi

A l’Infial, le petit bar anarchiste de Taksim, la soirée s’achève, et il y a cette fille qui engage la conversation et, sans savoir comment, peut-être parce qu’elle m’a senti réceptif, tout simplement, me parle d’un sema de trois jours et trois nuits qui se prépare près de Yalova, une ville que je ne sais pas situer sur la carte.

Je suis sur le départ de toute façon. La vie à Istanbul, ce sera peut-être une autre fois, au retour du périple asiatique, qui sait ? Je pense partir à la fin du weekend en direction d’Ankara et d’un petit village anatolien où donner un coup de main à un écoprojet. Alors Yalova… si jamais c’est facilement accessible depuis Istanbul, ou sur la route d’Ankara, pourquoi pas ? Je suis curieux d’en (sa)voir plus sur ce festival soufi et, à vrai dire, j’ai l’intuition qu’il me plairait, beaucoup.

« Ca dure trois jours et trois nuits, sans interruption. Tout est gratuit. Va sur tumata.com, tu trouveras toutes les infos : t, u, m, a, t, a, dot, com », me répète deux ou trois fois cette fille d’Infial que je ne reverrai plus et dont j’ai oublié le nom.

Le samedi suivant, Cafer et moi, avec nos tentes et notre enthousiasme, partons en lisière d’Istanbul, à Pendik, traverser en ferry la mer de Marmara vers Yalova, et un bus plus tard on arrive dans le village de Gökçedere, dans lequel se situe le dergah (la maison des derviches) qui abrite le festival.

Nos tentes à peine montées au milieu de dizaines d’autres et Cafer parti pour une sieste, je monte au dergah. De la musique s’élève des alentours : cithare, didgéridou, chacun y va de quelques notes, il y a des gens assis en cercle dans l’herbe qui discutent, un certain nombre de dreads et de sarouels. Un type du nom de Barbaros m’explique rapidement le fonctionnement du festival : trois repas gratuits par jour, cuisine, vaisselle et entretien effectués par qui se porte volontaire, possibilité de faire un don ; toujours se déchausser et s’incliner respectueusement lorsqu’on entre dans le dergah (c’est d’abord un sanctuaire soufi). Il y a non loin une fille à l’accent allemand et de fines dreads couleur de lionne qui vend des boucles d’oreille disposées sur une étoffe ; à côté d’elle, une fille à l’accent français discute un peu puis s’en va en soufflant des baisers à chacun d’entre nous. Et puis la fille aux dreads de lionne se lève soudain et va devant le dergah serrer dans les bras un vieux monsieur à l’air de sadhu, et ils restent enlacés deux, trois minutes. Je suis resté silencieux. Depuis que je suis arrivé je ne me dépars pas d’un grand sourire, que tout le monde semble décidé à me rendre ; je me suis senti prendre une respiration calme et régulière comme à l’approche du sommeil, et accordée au souffle j’ai senti aussi ma démarche gagner en tranquillité, en souplesse ; c’est comme s’il y avait du soleil à l’intérieur de moi. Assis près du dergah je regarde ce qui se passe.

Je sais que je suis à la maison.

Le dergah est un bâtiment circulaire à deux niveaux. Le rez-de-chaussée sert essentiellement de réfectoire, bien qu’il soit plus agréable d’emporter son assiette à l’extérieur. Puis, si vous passez derrière un lourd rideau et gravissez l’escalier, vous arrivez à l’étage : c’est là que le sema bat son plein. Le sema, c’est la danse des derviches. Une grande piste de danse circulaire en parquet occupe presque tout l’étage. Tout autour de la piste on peut s’asseoir ou s’allonger sur des matelas et assister au spectacle, ou se concentrer avant de rejoindre la danse. Au fond jouent les musiciens (flutes, cithares, luths, tambours ; lorsque j’arrive la première fois dans la salle, le musicien au centre du groupe est vêtu de blanc, avec un long nez et une barbe blanche, et de loin je vois Saroumane), qui se relaient pour jouer toute la journée et toute la nuit, tandis qu’à trois heures du matin comme de l’après-midi lui, elle, toi, moi, pouvons décider de prendre part à la danse. Il n’y a qu’à tourner. En jogging, en sarouel, en jean, en robe, en jupe, en bermuda, ils tournent. Certains se contentent d’humbles pas giratoires, d’autres dansent jusqu’au vertige. La plupart respectent le code chorégraphique des derviches, les bras croisés sur la poitrine s’ouvrent lentement, main droite tournée vers le ciel pour récolter la grâce, main gauche tournée vers le sol pour la dispenser aux hommes. Chacun tourne, chacun un peu transfiguré, semble choisir de dispenser son amour inconditionnellement.

Le soir, en entrant dans le dergah, je recroise une amie du coloc de Cafer rencontrée à Istanbul, très belle et qui cultive une attitude un peu magnétique ; le lendemain, je suis sur le point de partir et elle nous dit qu’on lui fait penser à Rumi et Shams, que je dois être une sorte de derviche puisque « tu ne te mets jamais en colère, tu n’as pas de maison ». Il faut prendre la comparaison comme elle vient… Puis je les serre dans mes bras et je prends la route de l’Anatolie.

(Le festival revient à Yalova le 14 aout prochain, pour 9 jours et 9 nuits de sema. Avis aux intéressés !)

Il y a certains moments de grâce qui surviennent, qui n’ont aucun rapport avec le voyage – mais que le voyage peut-être provoque de façon récurrente, comme s’il mettait le doigt sur ce que l’on cherche intimement. Au rassemblement soufi, j’ai su que je goutais à la manière de vivre qui pour toujours me conviendra, comme je l’ai su et gouté à Hrovji, à Ras Sheitan, à Hamed el-Nil ; même dans le silence, vous communiquez avec les autres par votre seule présence, par votre sourire, par ces rayons qui circulent entre chacun. Et lorsque quelqu’un s’aventure à danser, c’est un nouveau don sans condition. Il y a de la bienveillance partout, l’amour est là offert pour tous, fortifié par tous. C’est la simplicité même et de ce que j’ai vécu, c’est cette atmosphère qui me semble toujours la plus propice au bonheur (condition nécessaire et peut-être suffisante ?). Alors je me demande : pourquoi a-t-on appris à chercher autre chose dans cette vie, à s’employer à autre chose qu’à l’amour entre chacun ? pourquoi se dédier à l’amour général est-il souvent vu comme un idéal de seconde main, d’utopiste, de bisounours ou de doux prêcheur ? Il y a cet état d’esprit généralisé selon lequel la poursuite d’un idéal c’est bien pour quelques heures mais que la vie consiste essentiellement à apprendre à mener sa barque en eaux calmes au sein de la société, loin du menaçant écueil de l’instabilité financière. Mais je ne sais pas, je crois que je navigue sur un lagon différent (avec pour récifs la solitude et la monotonie ?), parce qu’en vrai cet écueil je m’en fous, tant que j’ai du soleil dehors et dedans.

A Yalova comme à d’autres précieux moments de mes vagabondages je me suis senti entouré d’extrémistes : des extrémistes de la vie, des extrémistes de la compassion, de l’amour. Et en ayant de la tendresse pour des gens inconnus, en en prenant dans les bras, en tournant comme une toupie pour partager la beauté, ils commettent chaque jour de magnifiques attentats. J’aimerais beaucoup capter un peu de cette énergie pour la porter avec moi en tout temps et tout lieu, et la diffuser. C’est un apprentissage.

Pourquoi (2016)

Après en avoir discuté au Caire puis à Siwa, et surtout après mon séjour au Sinaï, je me suis dit que le voyage n’était plus le même. J’étais toujours en quête d’étonnement, d’heureux hasards, d’extrémités cartographiques, d’une route à peu de prix… Au-dessus de tout ça, au fil de ces discussions, je ressentais quelque chose de très fort que dans un de mes carnets j’avais raconté à chaud :

(Ras Sheitan, 18 mars.) Toute cette paix intérieure dont j’ai conscience depuis la Slovénie, puis au Caire en lisant cette phrase : « Dieu est en chacun de nous », puis à Siwa en discutant avec Faris, un matin sur la terrasse ensoleillée, toute cette paix dont je me sens comble et dépositaire, elle peut se partager sans cesse, je peux en témoigner sans cesse, dans mon comportement avec les autres. Et une fois que quelqu’un prend à son tour conscience de cette paix, de ce qu’il/elle est Dieu (en ce que Dieu n’est pas un vieux barbu « absolument bon » perché sur un nuage, mais qu’au contraire, et bien plus formidablement, Dieu est ce « tout ce qu’il y a d’absolument bon » qui réside à l’état brut en chacun de nous), il/elle peut à son tour la partager. C’est le principe d’une épidémie mais d’une épidémie de paix, de bonté. A chacun d’être apôtre. (…) A ce moment j’ai l’impression d’avoir créé une boule de vent dans mon dos, qui me pousse vers les routes (secondaires ! les chemins longeant la côte, les départementales…), vers les gens qui s’y égrènent, vers la liberté indéfectible, le voyage perpétuel et de nouvelles charges de bonté, dans l’essence du monde.

Mais les beautés aussi finissent par s’oublier et on a rarement dans notre entourage quelqu’un qui les discerne toutes et nous offre de les discerner. C’est pour ça que je pense faire deux choses dans le temps qui vient : la première, c’est commencer un carnet de beautés, dans l’esprit du journal que je tenais à Ras Sheitan, pour garder leur souvenir et ainsi entrainer mes sens à les percevoir de plus en plus. La seconde, bien sûr, c’est retrouver Misou, elle qui les discerne avec tant de facilité, qui en nomme à chaque pas. J’ai appris il y a quelques jours, d’un ami du Sinaï, qu’elle habitait toujours Ras Sheitan. Alors je vais en Turquie, dans le Caucase… en Iran ? mais en tous les cas, un aller-retour en Egypte sera logé quelque part au milieu de la route.

Et puis je veux aussi prendre plus régulièrement le temps, dans un coin, de me couper de l’hyperstimulation quotidienne, de m’assoir pour écouter ce que ma vie me dit, bien en-dessous des excitations passagères et des anxiétés de circonstance, juste écouter ce qu’elle me dit. Ce n’est pas toujours facile mais je pars avec Taisen Deshimaru dans le sac à dos, je sais que sa lecture me mettra en conditions… Et puis il arrive aussi qu’une décision s’impose : qu’au moment où on l’énonce, notre instinct l’entérine d’un ultrason joyeux. Ça m’est arrivé avant-hier ! en décidant de passer un peu de temps au Sinaï cette année aussi.

w_28860_091_Sudan_Dervishes_DSC03722

 

Ce qu’il faut c’est marcher, rouler, pédaler, et ouvrir les yeux, apprécier l’ombre des tamarins, le vent du fleuve, la nuit lumineuse, mettre notre sincérité en commun avec ceux qu’on rencontre, accorder notre respiration au fracas des rouleaux, lire un écrivain génial, parler avec les chèvres, blaguer, se soumettre aux folles images d’un bon film, rire pour rien, faire tomber les figues ; se recentrer par la grâce d’une activité quelconque : écriture, méditation, musique, se recentrer jusqu’à ce qu’on se sente guidé par les beautés du monde puis les suivre assez pour qu’elles nous colonisent le cerveau et nous permettent de voir la beauté partout, n’importe où, sans plus avoir besoin de marcher des heures en quête du tamarin, du fleuve, de l’étoile ; la voir dans le moineau qui a un ventre rabelaisien, la voir dans les miettes qu’on lui a jetées et qui par hasard forment sur le sol la constellation des Gémeaux, et puis la voir dans ces Gémeaux qui s’appellent Castor et Pollux alors qu’on vient de rencontrer un couple s’appelant C*** et P***, et aussi la voir dans l’arrivée du chien qui fait fuir les moineaux et, dans la cavalcade, piétine la constellation, anéantit cette comédie. Faire le lien entre les choses. Voir la beauté partout et surtout dans les gens, dans les mauvais qui ne le sont pas tant que ça, dans les gentils qui seront un peu plus gentils demain, dans les petits cons qui tuent les étoiles à coups de projecteurs, dans les vieux merdeux qui ont encrassé le fleuve. N’être jamais dupe des laideurs facilement brandies. Collectionner la beauté et la voir communiquer entre les gens, beauté donnée, beauté reçue (c’est ça l’amour non ? un échange de beauté ? j’en suis là de la réflexion depuis qu’au Soudan j’ai vu tourner les derviches), et petit à petit (Slovénie à Sinaï) j’ai senti que c’était le chemin qui pour l’instant me convenait.

Certains vont se dire que j’ai connu une crise mystique hahaha. Mais non mais c’est simplement que je ne me suis pas trouvé de meilleur objectif pour l’instant : essayer de mieux distinguer les beautés du monde et les partager avec les gens, témoigner de la beauté. Je crois que s’il y a ce partage, plus rien d’autre ne compte. C’est peut-être d’ailleurs l’un des enjeux de la poésie. Alors c’est l’objectif, trouver la poésie en nous, en moi, en chacun, en chaque chose, la partager et que tout le monde se serve, que tout le monde soit conscient de vivre au sein de la poésie.

IMG_3859 rognée IMG_3861 rognée IMG_3862 rognée