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Kyushu, Queens, Mogadiscio (Zvërnec)

De lourds flous violacés avancent sur le parebrise. On a quand même eu le temps de conclure le repas par un café sur la colline, en trouvant un petit coin abrité du vent par les genêts. Et avec le café, de bons loukoums aux noix.
La mer a perdu ses couleurs et pris l’aspect d’une feuille de métal. Autour de nous les herbes s’agitent par bouquets, flambant de verdure sous cette lumière de miracle qui précède la tempête. Dans mes mains un livre de cinq cents pages au papier épais ; il me reste quelques paragraphes avant d’entamer le chapitre suivant et ça faisait longtemps que je n’avais pas été aussi agréablement immergé dans un livre. Ca a commencé avant que le temps ne vire à l’aigre mais c’est une sensation encore plus douillette maintenant qu’il n’y a plus rien d’autre à faire que de laisser venir à nous l’orage, avachi sur le siège conducteur, attentif à l’histoire, au style, aux inspirations qui s’en dégagent.
Je vois dans le rétroviseur battre les mains de Cécile. Au fond du camion elle s’affaire à réparer un attrapeur de rêves tandis qu’Eric prépare ses interventions sur le Général Instin.
Rafales, ondées. Dehors le bac de vaisselle récupère un peu d’eau de pluie. Dans le camion tout est calme et immobile.
En fin d’après-midi, le plus gros semble être passé, c’est l’heure du passage des vaches et du clochiclocha des chèvres sur la colline ; le vacher avance avec elles en poussant des interjections rauques. Les chapitres passent.
La vie passe en paysages et ceux des lectures se mêlent impitoyablement à ceux du regard : j’ai senti beaucoup de soleil crétois dans les Balkans en avril, et maintenant c’est le New York (surtout le Queens) de Carola Dibbell (The Only Ones) qui fait ronfler ses navettes sur notre Adriatique.

On a le luxe d’avoir une perspective de chaque côté du camion. Le parebrise est à l’Adriatique, l’arrière est à la lagune. Je lis beaucoup ici, en grande partie parce qu’Eric et Cécile ont le camion qui déborde d’une sélection de textes pas piquée des vers. S’il faut être exact, ma lagune a d’abord accueilli les paysages du nord de Kyūshū, ceux de Soleil, de Yokomitsu Riichi. Quelques eaux-fortes : Himiko renversée dans les plumes de héron blanc, ses gentianes éparpillées sur elle. Lampées d’alcool débordant la bouche des princes à la peau cuivrée, à l’oeil sauvage, portant des pierres en pectoral, rabattant des hardes de cerfs dans la cour des chefferies. Tout un gibier à ensevelir les vagabonds. Himiko est une petite Salammbô japonaise, un parti esthétique surprenant qui me fait penser, en plus de Flaubert, autant à Mononoké qu’à Mucha.
Dans sa postface, Benoît Grévin (le traducteur) précise que Riichi a employé un seul registre de politesse et banni les particules finales, pour lisser la langue japonaise, lui donner une dimension préhistorique, barbare, tout au moins pour le lecteur japonais contemporain. Souvent les avant-propos, les introductions et les postfaces m’inspirent autant que la fiction qu’ils présentent.

A notre demande répétée, Eric se met plusieurs fois aux fourneaux pour une sacrée bonne friture parsemée d’ajowan qui me rappelle les stands de la gare de Rajkot où j’ai souvent dormi, au Gujarat. Pour le reste, dal, riz, courge… c’est une vraie pension. La baie des Pirates est belle et les couchers de soleil embrasent le ciel. Himiko n’a pas tué Nagara. Entrée en civilisation et apologie du féminisme. C’est publié aux éditions Anacharsis. Petit texte d’une centaine de pages, le mec fut un ami de Kawabata. Quoi d’autre ? Les jours passent comme ça, sous un franc soleil souvent, à digérer son dal, boire du café et se remémorer des souvenirs indiens, ou juste parler de livres, ou juste les lire.

Le matin on va toujours au village. L’épicerie rassemble du monde (une dizaine au moins) entre onze heures et midi. A y rester un mois, on viendrait malgré tout chaque jour y acheter une bricole. Peut-être aurait-on peur de louper une visite, qu’il suffirait d’en manquer une pour que le lieu disparaisse, pour que le village s’évanouisse à la faveur d’un coup de vent.
A Erevan il m’est venu quelques lignes en repensant aux douces journées du sud albanais :

Zvërnec il faut recommander son épicerie
en surplomb de l’église et dotée d’un parvis en béton
sobre, contemporain
s’être raclé la boue des semelles avant d’entrer
amuse et reste facultatif
carrelage blanc héron
plumes d’ognons rouges
cri des cartons qu’on déscotche
sur votre gauche, légumes de garde et pommes aussi
à leur suite un réfrigérateur armé pour se déchirer la tronche au lait ribot
si frais si clair le lait ribot se dit en albanais dhallë
Pour le reste de la boutique c’est surtout un lexique de feta
dhie delë lopë
ce midi brebis

Lorsqu’après une semaine on se décide à quitter la lagune, les flaques des derniers grains n’ont pas encore séché mais le camion s’avale bien vaillamment les deux premiers kilomètres de piste. La vaisselle tremble, les malas hindous tressautent au cou de Ganesh, quelques fringues dégueulent du placard, Cécile vrombit de plus belle et Eric court après le camion, je viens de commencer un recueil de Warsan Shire (publié chez Isabelle Sauvage), dont Cécile m’avait aussi loué la traduction de Sika Fakambi. En effet les textes sont très beaux, percutants et sensuels, les inclusions de mots étrangers me font beaucoup d’effet aussi. Je ne suis pas sûr d’être très doué pour sélectionner des extraits, ça me donne toujours l’impression de disloquer le texte et de le livrer inanimé sur un plateau. Essayons quand même :

« A ses quinze ans tu lui as appris
à nouer ses cheveux comme de la corde
à les imprégner de fumée d’encens.

Tu l’as fait se gargariser d’eau de rose
et pendant qu’elle toussait, tu as dit
une macaanto comme toi ça ne peut pas sentir
la solitude ou le vide. »
(« Laide », p. 35)

« Je les entends dire rentre chez toi, je les entends dire putain de migrants, putain de réfugiés. Sont-ils vraiment si arrogants ? Ne savent-ils pas que la stabilité est pareille à cet amant à la bouche pleine de douceur se coulant sur ton corps un instant ; et l’instant d’après te voici tremblement gisant sous les décombres et les devises anciennes, attendant son retour. Tout ce que je peux dire, c’est que naguère j’étais pareille à toi, cette apathie, cette pitié, cet accueil à contrecoeur et maintenant chez moi c’est la gueule d’un requin, maintenant chez moi c’est le canon d’un fusil. On se reverra de l’autre côté. »
(P. 31)

Et puis la route a défilé et le soir on profitait des dernières extrémités du soleil, à l’extrême couchant de l’Albanie : Ksamil, Butrynt, site archéologique fameux que je doute visiter. De l’autre côté de la baie s’étend Corfou.