T’es qui

Puisque vous avez atterri sur cette page, je suppose que vous me connaissez. A moins que vous n’ayez tapé sur google les mots-clés magiques, « hasch Salamanque », qui est, selon les statistiques wordpress, la façon la plus courante de tomber sur le blog par hasard… Bon, si vous ne me connaissez vraiment pas, je peux vous raconter vite fait ma vie (mais parlez-moi de la vôtre aussi en commentaire, ça me fera plaisir) :

carte-bus Je suis un petit singe qui avait 23 ans au lancement du blog et deux de plus maintenant, et qui n’a de montpelliérains que ses premiers pas et son numéro de sécu. J’ai grandi à Paris et ça a pas mal influencé mon imaginaire. A neuf-dix ans, j’avais pour passion d’inventer des lignes de bus (la plus audacieuse étant un Invalides-Porte de Bagnolet) et de créer des adresses parisiennes aux dieux égyptiens (je crois que Sekhmet habitait dans le XVIIe). Vers la fin de l’école primaire, j’avais plusieurs plans de carrière en tête : exhumer des fossiles de dinosaures dans le désert mexicain, écrire des Chair de Poule, devenir vulcanologue, agent secret (par « agent secret » j’entendais : sauter à l’élastique du haut d’un barrage soviétique comme Pierce Brosnan dans Goldeneye ; genre vivre ces 1min58 à l’infini jusqu’à âge légal de départ à la retraite)… J’ai aussi voulu être cartographe ; la passion m’a tenu trois jours, le temps de recopier, grâce à un vieux manuel jauni que mon père m’avait probablement déniché aux puces, le littoral des Côtes-d’Armor. La passion des cartes m’est restée, mais on a perdu les Côtes-d’Armor en chemin ; depuis ce temps-là j’ai plus dessiné que des cartes imaginaires… Ensuite j’ai été sacrément motivé à gagner de l’argent de poche au fil de tournois de scrabble et je me suis fantasmé tour à tour joueur de Quidditch et Aragorn (en toute simplicité). J’ai depuis revu mes objectifs à la baisse, m’avouant que Poufsouffle et une vie de Hobbit convenaient mieux à mon tempérament.

LIVONIA_vulgo_Lyefland-Joan_Blaeu,_1662 zoomDans ma vie étudiante il y a eu (et ça me fend bien le cœur d’en parler au passé), comme pour beaucoup, des tas de blagues, de pintes et de kebabs, avec l’opinion que dilettantisme était un joli mot qu’il fallait honorer. Mes déluges d’enthousiasme ont changé de cible, vers Kerouac, Rabelais, Saint-John Perse, Joyce, Pierre Michon, Proust, Faulkner, Beckett, Boulgakov, les mythes de Salomé (merci Wilde) et de la Reine de Saba (merci Nerval) (oui, les premiers remerciements de ce blog vont donc aux décadents et aux pendus), et quelques autres plus récemment… Et énormément, énormément de déluges m’attendent patiemment dans mes bouquins-à-lire dormant chez Baptiste et chez Dorian (petit check amical au passage, ça fait pas de mal).

L’envie d’en découdre avec la route sauvage m’est venue de Kerouac, de McCandless et d’Eddie Vedder ; peut-être un jour sur ce blog j’en raconterai mes premières expériences en Irlande et en Ecosse. Tout ce wild gloubiboulga a pris de la maturation pendant un long exil estival en Scandinavie, que je considère comme l’une des décisions les plus intelligentes de ma vie. Je suis parti avec l’idée suivante : « Vérifie que cette vie nomade est faite pour toi, et dans un an tu pars pour toujours, tu seras pêcheur au Vietnam dix ans et puis tu en partiras pour toujours et seras encore autre chose ». Et je pense que j’y croyais. Ça me fendait un peu le cœur mais j’y croyais. Ma mémoire est un peu mensongère : il n’y avait pas qu’Into the Wild et Sur La Route dans ma démarche, il y avait surtout cette conscience terrassante que le temps passait à une vitesse folle (elle s’est émoussée depuis ; mais je reste un gros nostalgique et en ce moment c’est à la rue de Panama que trinque ma nostalgie, et tout le petit train-train de la Goutte-d’Or, de Belleville et du quartier indien…) et que chacun d’entre nous aurait vécu sa vie avant même de l’avoir rêvée. Ça explique cette volonté de vivre plusieurs vies qu’on trouve dans ce… « plan Vietnam »…

Jusqu’à écrire ces lignes, je ne m’étais jamais ouvert à personne de ce « plan Vietnam » et je crois que je ne m’en étais jamais ouvert à moi-même non plus ; en ce temps-là il flottait dans mes plans d’avenir, incertain, foutrement absurde et pourtant s’imposant fantomatiquement comme le seul avenir qui tienne.

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Bref : l’exil scandinave de mon été 2011 m’a permis de balayer mes idéaux mccandlessiens et j’ai découvert dans la douleur que la solitude est un prix que je suis mentalement incapable de payer. La sous-nutrition et le confort zéro, eux, ne me posent pas de problème. Finalement, lorsque campant seul au milieu de l’humide Norvège je rêvais d’un gratin de macaroni à la tomate en famille (fantasme qui s’est en fait révélé dès l’Irlande), les calories ne changeaient pas grand-chose à l’affaire : c’est mon entourage que je regrettais (le verbe est faible). Aujourd’hui, baguenaudant de volontariats en petits boulots au fil d’épisodes de stop, je reste encore un peu admiratif devant ma lucidité de 2011, moi qui suis en règle générale si impulsif, et cet « été-test » qui fut si pénible sur le moment, mais finalement si riche d’enseignements. Maintenant je voyage sans peine…

De McCandless j’ai quand même gardé ce bonheur épatant de pousser des hurlements de louveteau, seul au milieu d’une nature toute-puissante. (Et peut-être aussi le rejet réflexe de la chemise-cravate.) De Kerouac je ne sais pas ce que j’ai gardé, de toute façon c’est son style qui compte ; surement cette mythologie du nomadisme contemporain, formée de routes goudronnées à l’infini et de travaux saisonniers, de cette liberté instable et qu’on s’acharne à renouveler, parce que si on croit à la liberté, alors la liberté financière n’a qu’à suivre la cadence et tant pis si elle nous file quelques écorchures.

Bref, ils commencent à être un peu lointains, ces élans de post-ado qui n’a pas encore son indépendance. Mais je suis content qu’ils soient encore là, bien au fond ; c’est comme une plante qui donne ses fruits aux premiers temps de votre potager puis se décompose et participe à la qualité de votre terre : elle s’instille encore dans les germinations suivantes. Salut Jack, salut Chris, je vous aime toujours, de toute façon je suis incapable d’être vraiment objectif à votre sujet.

Bon.

Je ne voulais pas écrire tout ça. J’ai l’impression de me peindre un joli portrait alors que désormais, ce que je veux, ce que vraiment je voudrais au fond de moi, c’est vous transmettre un peu de la paix que j’ai récoltée ici et là, tout mettre sur la table, la sincérité, la tendresse, tout étaler et vous dire de vous servir. Mais c’est difficile d’être sincère et même dans ce petit paragraphe, j’ai voulu faire au moins un effet de style. Mettons que c’était pour émouvoir.

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S’il y a une seule chose à retenir finalement, c’est, bien égocentriquement (mais mettez ça sur le compte de l’usure du voyage – mais pour être honnête je me sens comme neuf… ou peut-être comme une occase qu’on trouve chez Gibert en super état) : donnez-moi des nouvelles aussi. De temps en temps je me languis de vous, parce que c’est bien d’être nez au vent et fleur au cerveau mais de temps en temps, le soir, on se demande juste ce qu’on fait là, en terre inconnue, au milieu de gens inconnus ou parfois juste dans sa tente étroite, tout seul. Fugace réminiscence scandinave. Et même quand on est en coloc à Khartoum ou au milieu d’un bénévolat en Anatolie, avoir des nouvelles de son entourage ça fait plaisir. Alors donnez des nouvelles, n’hésitez vraiment pas. Bise.