Orthodoxie du caramel mou

De longues couleuvres arpentent les chemins et le petit pré en fond de gorges où on a monté les tentes. On les entend qui chassent dans les herbes hautes, ça fait du froissement.
Je file du petit bois à Sergeï, qui a mis l’eau à bouillir. Il a déjà sorti son petit plastique plein de caramels, c’est fou ce merdier qu’il a dans son sac, merdier au sens noble hein, moi j’ai toujours mes vertiges de « je veux faire l’ascète » résultat j’ai mon petit dawa rachitique, alors que lui, boum les caramels, le chocolat, les petits nougats, et puis le faitout, et l’énergie qui va nécessairement de pair avec l’outillage, à croire que ses quatre ans d’harékrishna l’ont bien discipliné, et-que-je saute dans la rivière pour se savonner comme il faut, et-que-je fasse bouillir de l’eau trois fois dans la soirée, thé thé pâtes, et rebelote avec l’avoine au petit-déjeuner. Il y a un papier que je garde, tant pour l’esthétique que pour le souvenir ému des feux de camp avec Sergeï : papier de caramel mou d’une marque probablement russe, cyrillique sur liseré doré, frappé « Kara-Kum » avec splendide chameau de Bactriane debout devant les dunes.

On voyage quatre jours ensemble et la venue de soir est toujours un grand délassement : finies les turpitudes du stop, le soleil, les décisions sur lesquelles s’accorder ; c’est l’heure du petit bois, de l’ébullition, et on peut boire autant de thé qu’on veut parce qu’on a de l’eau et du bois, avec Sergeï comme centrale de bonne volonté – on pourrait se gonfler de thé jusqu’au lendemain si on voulait. On parle tranquillement, Sergeî d’une plage russe de la mer Noire où vivre en hamac, moi de Gokarna, les idées s’associent. Pour être franc, les journées ne sont pas désagréables non plus, souvent on trouve un murier sous lequel faire du stop à l’ombre, et c’est la saison bien sûr (les trottoirs mouchetés de rouge et de blanc) alors on se gave en attendant qu’une voiture s’arrête. On s’est lavé dans la rivière – c’était vraiment pour ne pas l’attendre comme un idiot sur le bord de la route, parce que moi l’eau froide hein. On a campé hors du cimetière, j’ai dégusté du saperavi (cépage de rouge), on a rempli les bouteilles aux lavabos, aux rivières, aux robinets et aux sources plus claires ; on a rencontré Issaya.

Issaya il est moine dans un monastère près de Gurjaani. De loin c’est Raspoutine, comme à peu près n’importe quel moine orthodoxe. Broussaille noire qui commence dès le bas du nez, mais avec parfois un vaste sourire dedans et une joie qui pétille dans les yeux. Gueule très géorgienne en fin de compte, poil jais et beau nez aquilin, pommettes saillantes qui font des joues une longue plaine cave. Il parle d’une voix très douce. Il ne doit pas être beaucoup plus vieux que nous mais la barbe et l’habit vieillissent. C’est lui qui nous monte au monastère en stop. Plus tard, il revient nous voir, une fois ou deux, alors qu’on laisse passer le zénith au frais, sous les arbres, Sergeï méditant dans un coin, moi je ne sais plus, bouffant des prunes ? Parce qu’il nous donne un grand sac de prunes d’Istanbul (c’est une variété qu’on trouve beaucoup en Géorgie, et dont on fait des sauces. Très acides, trop pour le ventre de Sergeï je crois). Mais je le sens moins avec nous. Il est de nouveau les pieds au monastère, c’est comme s’il s’effaçait de notre monde. Je penserai souvent à lui, les jours suivants. Et toujours de temps en temps.

Et ce matin, près de cet autre monastère, au désert cette fois, on suit la route des crêtes. Un serpent noir, en méandre sur le sentier. Je reste à trois mètres, interdit. Il se contracte, menaçant, avant de filer dans un tapis d’épineux. Il était très gros. Bite grasse et nerveuse, dirait Genet. Un muscle à l’état d’être vivant. On reprend la marche, contrariés. Puis sur la crête qui marque la frontière avec l’Azerbaïdjan on s’entretient soudain avec le désert, qui se déploie pâle et montueux, qui roule sa chenille de poussière et de silence. Quelques chapelles sur la crête, et deux militaires affectés là, pour la nuit ou davantage, tuent le temps après leur toilette à scruter les monts désolés. C’est après les moines, les chapelles troglodytes, les serpents, les campeurs : deux types en treillis, méfiants du désert. Tensions frontalières, dit-on. On nage en plein Buzzati.

(+ quelques photos prises par Sergeï)

Bitlis – D’autres arménies

I
Bitlis

Bitlis en passant c’est une belle ville de steppe, caractéristique, ses tours, ses barres, ses bétons. Sur l’écran somptueux du parebrise s’épanouissent des fleurs cubiques, des hameaux baignés d’asphalte… C’est la bucolie de l’urbanistique. Pourtant Bitlis, à y réfléchir, présageait de grandes et vieilles choses (il n’y a qu’à voir la forme de Balqis qui résonne au fond d’elle), des sourates, de la pierre sculptée, mais en passant rien ne dépasse, pas le moindre petit tas de légende, pas cet orient que chacun traque depuis qu’à la frontière bosnienne, au pied du premier minaret, il s’est habillé les dents de marc.

Dans la journée des voitures se réclament de Bitlis, qui s’immatricule 13 au milieu des usuels 65 (Van), 04 (Ağrı) et 25 (Erzurum). La route rejoint les bords du lac, elle s’en paie le contour, et les camions, les rhubarbes passant, on ne voit plus de 13 qu’à titre exceptionnel.

Au bord du rondpoint de Horasan sont installées quelques pompes à essence, demandez aux employés de nuit la permission de coucher sur le sofa. Il fera frais au réveil, le ciel sera clair et un trafic régulier orienté nord-est s’immatricule déjà 36 (Kars).

Croisant peut-être en chemin un ciment qui me rappelle Bitlis je me dis que c’est oublié, que c’est un autre pays déjà : “D’autres anatolies” je pense, “D’autres kurdistans” à la limite. Bitlis tombe au fond du présent comme un caillou et je calcule : “Dans trois jours, l’Arménie.”

Où partout, après trois jours, sur les murs traduits en trois langues convergent Van, Ağrı, Erzurum, Horasan, Kars et Trabzon, toute une géographie arménienne de manuels centenaires, 65 04 25 25 36, num. compl. 61, quelque chose enfin comme un grand loto du massacre ; et Bitlis-13 aussi dans les explications de l’histoire (ou du massacre donc – on ne fera pas l’un sans l’autre). Une seule coordonnée ne suffisant pas, de nouveaux numéros sont tirés, 1880, 1890, 1908, 1915, -16, -17 et ainsi de suite jusqu’à au moins -23, latitude Temps, longitude Vilayet, et chacun d’y révéler ses coordonnées généalogiques, chaque famille auprès de son arbre chargé de nombres lourds, de matricules qu’elle soupèse, caressant gênée la peau d’un pays que le siècle a fini de crypter et qu’on lessive maintenant, à grande eau (…)

II
D’autres arménies

Aghtamar, 1923

Diyarbakır [poème]

I

On me dépose sur un parking qui sent la merde de poule.
Des blindés stationnent aux carrefours
immobiles, satisfaits
comme un fauve après la chasse
et de nombreux démembrements
(Qu’est-ce qu’ils attendent ?
que ça reprenne ?)

Comme d’habitude c’est ciment c’est dorures
avec de la fringue et des a-mé-na-ge-ments
Diyarbakır longue steppe de béton
tes épaules urbaines et ta gorge où passent
des rivières de voies rapides en nœud coulant
belle comme une métropole sans fric
belle comme toutes les autres (Ternate) (Mashhad) (Alexandrie)

Cependant que d’imperturbables Européens examinent
leurs brochures verdoyantes merdiques, leurs ruines
embaumées de crépuscule et de pétales tardifs
si vous n’aimez pas le béton, pourquoi vous voyagez ?
(ni le béton ni les hommes, qu’ils trouvent
1° bruyants quand ils mangent 2° bigots à pas d’heure 3° jeteurs de plastique – « Cette année on a fait le Kurdistan »)
Je suis au café à regarder les Européens
qui d’une rue à l’autre vont passent reviennent
comme on ronge un noyau


II

(1) Le soleil tombe au fond du puits
où il meurt dans une grande gerbe
de glaces, de viandes, de sucre frit

(2) Le dernier siège c’était il y a mille jours
nuit-moins-cinq écrasée de l’odeur des grillades
j’entre dans un silence de veille de guerre
un boutiquier assis sur ses marches un sandwich dans les mains l’œil braqué dessus
le sandwich devant la bouche, en position
comme le blindé au carrefour
(ça y est vous avez compté combien c’est peu, mille jours ?)
Allâhu ʾakbar Allâhu ʾakbar – Allâhu ʾakbar Allâhu ʾakbar – ʾashhadu ʾan lâ ʾilâha ʾillâ llâh – le pain tiré mordu déchiré – la viande qui tombe dans les lacs de salive

(3) Noyau de pêche
qu’on se trimbale d’une joue à l’autre
sucé jusqu’à la dernière fibre
avant d’être foutu au feu
brulé, ossifié, fuligineux
puis qu’on reprend
qui toque aux dents
véreux de salive
ravagé vivant

(4) Cette mosquée-ci s’appelle Ulcam
(Oul-djam)
pour les besoins du poème
bâtie d’une pierre lugubre de la famille des cernes ou des suies.
Devant elle on s’assied, sur de petits tabourets
dans les bras des serveurs des plateaux lourds de thés
à la table d’en face une mère de famille grille longtemps une cigarette…
Je ne partirai pas avant des jours.
Ce n’est pas seulement pour cette foule assise dans le soir tiède
Plus on voyage et plus on devient sinistre
on se fatigue des colombages, des pastels
on cherche le charme dans les gravats
on rôde auprès de la suie
on s’en frotte un peu de petits coins de peau
un soir ou deux, pour se sentir du coin
comme au fil d’une brochure de guerre

(1)Iftar
(2)Inönü Bulvar
(3)Description de la vieille ville
(4)Sinistres


III

1) (matin, neuf heures)
Dans le bus CE4 direction Dağkapı
au milieu des gens qui s’appuient
la plus belle fille du monde

2)
Eau de mastic et de poussière
qu’on achète par bidons
ils l’appellent sherbet
– infusez la ville entière
– ajoutez des glaçons
– vendez ça à tue-tête

3)
C’est incroyablement l’Est ici
les routes se mettent à aller très loin
c’est inhabituel
j’irais bien à Quetta ou à Kachgar
consommer leurs syllabes leur béton et leurs guerres
rêver des villes d’après
me préparer à leur laideur
prendre le bus

4)
Matin, six heures, rues noires
de crasse de guerre ou alors de basalte
quand il fait bien frais
que les chats vont aux bennes

dans la cour d’Ulcam se presse une foule
de cent cinquante hirondelles
et peut-être des chats
(qui ne les attaquent pas*)
*puisqu’ils font les poubelles

La-Grèce-éternelle

Le 8 mai, un peu avant dix heures du matin, un bout de papier porté par le vent s’est échoué sur la barge qui reliait les deux rives du chenal de Vivari. Je m’y trouvais justement : la matinée était fraiche encore et sous la brise ionienne je pensais vaguement aux vieux cailloux de Buthrotum, dont je n’avais pas vu la couleur. Le papier tourna un peu devant moi, je restai un instant à observer son vol gauche avant de le saisir entre deux doigts, embarrassé à l’idée qu’il pût finir dans les eaux préservées de la lagune.
C’était un prospectus de grammage et d’impression modestes, estampillé du logo de plusieurs municipalités qui m’étaient inconnues et que je saurais plus tard attribuer aux provinces grecques d’Epire, de Macédoine et de Thrace. A vrai dire un objet de facture assez banale et sans doute destiné à la combustion, à ceci près qu’il m’apparut rédigé dans un style inhabituel, vaguement dadaïste, et où se disputaient en chaque phrase l’albanais, le grec et le serbocroate.
J’en propose ici la traduction libre :

La Grèce a un patrimoine très riche
Nous vous en conseillons pêle-mêle quoique sans prétendre à l’exhaustivité :
la quiétude ensoleillée de la bretelle autoroutière de Vasilikos ;
l’exploration à pied des routes du Pinde, réputées pour l’indifférence de leurs chauffeurs ;
une nuit hors des sentiers battus sur un rondpoint du péage de Kozani ;
les poubelles d’Alexandroúpoli, dans lesquelles se mêlent traditions culinaires d’Asie et d’Europe.
Terre plurimillénaire, la Grèce compte certaines des plus belles réalisations de l’art européen. Nous vous proposons la découverte de nombreux sites majeurs (excursions individuelles sans assistance) tels que l’abribus de Baphéika, la rocade de Thessalonique et les friches industrielles de Xánthi.
Forfait 5 jrs / 4 nuits LA GRECE ETERNELLE – Offerts : un gratin de nouilles à la crème à Néa Zichni et une nuit dans un abri de jardin à la frontière turque. Les pommes achetées en supermarché restent à la charge du voyageur. Possibilité d’acquérir un superbe bol en bois d’olivier dans l’une des nombreuses boutiques de Metsovo. Estimation totale du voyage : 6,85 €.
Pour tout renseignement, contactez-nous aux horaires habituels. Veuillez prendre en considération que nos bureaux du Pirée sont réglés sur l’heure de Pékin.

Galvanisé par l’attrait d’une telle offre, je ralliai sans plus tarder le proche poste-frontière de Sagiada, où je fis arranger mon acheminement au port d’Igoumenítsa et ma prise en charge par les autorités touristiques compétentes.

Passé les pluies, les chiens et les pouces infructueux, je me souviendrai par exemple longtemps du massif des Rhodopes au fond de l’horizon, des lueurs irréelles que l’orage achevé faisait sourdre derrière leur silhouette de plomb. A six heures du soir c’était une aurore pleine d’ecchymoses…

Voilà comment le 12, après cinq jours un peu rinçants de route grecque, je laissai défiler devant mes yeux Ümraniye, Bulgurlu… Kısıklı… et les stations suivantes, ligne 5 du métro d’Istanbul – les longs tunnels noirs me renvoyant un délicieux portrait de chien errant, le poil sec c’est vrai, le vêtement fatigué c’est sûr, mais l’oeil brillant surtout.

Kyushu, Queens, Mogadiscio (Zvërnec)

De lourds flous violacés avancent sur le parebrise. On a quand même eu le temps de conclure le repas par un café sur la colline, en trouvant un petit coin abrité du vent par les genêts. Et avec le café, de bons loukoums aux noix.
La mer a perdu ses couleurs et pris l’aspect d’une feuille de métal. Autour de nous les herbes s’agitent par bouquets, flambant de verdure sous cette lumière de miracle qui précède la tempête. Dans mes mains un livre de cinq cents pages au papier épais ; il me reste quelques paragraphes avant d’entamer le chapitre suivant et ça faisait longtemps que je n’avais pas été aussi agréablement immergé dans un livre. Ca a commencé avant que le temps ne vire à l’aigre mais c’est une sensation encore plus douillette maintenant qu’il n’y a plus rien d’autre à faire que de laisser venir à nous l’orage, avachi sur le siège conducteur, attentif à l’histoire, au style, aux inspirations qui s’en dégagent.
Je vois dans le rétroviseur battre les mains de Cécile. Au fond du camion elle s’affaire à réparer un attrapeur de rêves tandis qu’Eric prépare ses interventions sur le Général Instin.
Rafales, ondées. Dehors le bac de vaisselle récupère un peu d’eau de pluie. Dans le camion tout est calme et immobile.
En fin d’après-midi, le plus gros semble être passé, c’est l’heure du passage des vaches et du clochiclocha des chèvres sur la colline ; le vacher avance avec elles en poussant des interjections rauques. Les chapitres passent.
La vie passe en paysages et ceux des lectures se mêlent impitoyablement à ceux du regard : j’ai senti beaucoup de soleil crétois dans les Balkans en avril, et maintenant c’est le New York (surtout le Queens) de Carola Dibbell (The Only Ones) qui fait ronfler ses navettes sur notre Adriatique.

On a le luxe d’avoir une perspective de chaque côté du camion. Le parebrise est à l’Adriatique, l’arrière est à la lagune. Je lis beaucoup ici, en grande partie parce qu’Eric et Cécile ont le camion qui déborde d’une sélection de textes pas piquée des vers. S’il faut être exact, ma lagune a d’abord accueilli les paysages du nord de Kyūshū, ceux de Soleil, de Yokomitsu Riichi. Quelques eaux-fortes : Himiko renversée dans les plumes de héron blanc, ses gentianes éparpillées sur elle. Lampées d’alcool débordant la bouche des princes à la peau cuivrée, à l’oeil sauvage, portant des pierres en pectoral, rabattant des hardes de cerfs dans la cour des chefferies. Tout un gibier à ensevelir les vagabonds. Himiko est une petite Salammbô japonaise, un parti esthétique surprenant qui me fait penser, en plus de Flaubert, autant à Mononoké qu’à Mucha.
Dans sa postface, Benoît Grévin (le traducteur) précise que Riichi a employé un seul registre de politesse et banni les particules finales, pour lisser la langue japonaise, lui donner une dimension préhistorique, barbare, tout au moins pour le lecteur japonais contemporain. Souvent les avant-propos, les introductions et les postfaces m’inspirent autant que la fiction qu’ils présentent.

A notre demande répétée, Eric se met plusieurs fois aux fourneaux pour une sacrée bonne friture parsemée d’ajowan qui me rappelle les stands de la gare de Rajkot où j’ai souvent dormi, au Gujarat. Pour le reste, dal, riz, courge… c’est une vraie pension. La baie des Pirates est belle et les couchers de soleil embrasent le ciel. Himiko n’a pas tué Nagara. Entrée en civilisation et apologie du féminisme. C’est publié aux éditions Anacharsis. Petit texte d’une centaine de pages, le mec fut un ami de Kawabata. Quoi d’autre ? Les jours passent comme ça, sous un franc soleil souvent, à digérer son dal, boire du café et se remémorer des souvenirs indiens, ou juste parler de livres, ou juste les lire.

Le matin on va toujours au village. L’épicerie rassemble du monde (une dizaine au moins) entre onze heures et midi. A y rester un mois, on viendrait malgré tout chaque jour y acheter une bricole. Peut-être aurait-on peur de louper une visite, qu’il suffirait d’en manquer une pour que le lieu disparaisse, pour que le village s’évanouisse à la faveur d’un coup de vent.
A Erevan il m’est venu quelques lignes en repensant aux douces journées du sud albanais :

Zvërnec il faut recommander son épicerie
en surplomb de l’église et dotée d’un parvis en béton
sobre, contemporain
s’être raclé la boue des semelles avant d’entrer
amuse et reste facultatif
carrelage blanc héron
plumes d’ognons rouges
cri des cartons qu’on déscotche
sur votre gauche, légumes de garde et pommes aussi
à leur suite un réfrigérateur armé pour se déchirer la tronche au lait ribot
si frais si clair le lait ribot se dit en albanais dhallë
Pour le reste de la boutique c’est surtout un lexique de feta
dhie delë lopë
ce midi brebis

Lorsqu’après une semaine on se décide à quitter la lagune, les flaques des derniers grains n’ont pas encore séché mais le camion s’avale bien vaillamment les deux premiers kilomètres de piste. La vaisselle tremble, les malas hindous tressautent au cou de Ganesh, quelques fringues dégueulent du placard, Cécile vrombit de plus belle et Eric court après le camion, je viens de commencer un recueil de Warsan Shire (publié chez Isabelle Sauvage), dont Cécile m’avait aussi loué la traduction de Sika Fakambi. En effet les textes sont très beaux, percutants et sensuels, les inclusions de mots étrangers me font beaucoup d’effet aussi. Je ne suis pas sûr d’être très doué pour sélectionner des extraits, ça me donne toujours l’impression de disloquer le texte et de le livrer inanimé sur un plateau. Essayons quand même :

« A ses quinze ans tu lui as appris
à nouer ses cheveux comme de la corde
à les imprégner de fumée d’encens.

Tu l’as fait se gargariser d’eau de rose
et pendant qu’elle toussait, tu as dit
une macaanto comme toi ça ne peut pas sentir
la solitude ou le vide. »
(« Laide », p. 35)

« Je les entends dire rentre chez toi, je les entends dire putain de migrants, putain de réfugiés. Sont-ils vraiment si arrogants ? Ne savent-ils pas que la stabilité est pareille à cet amant à la bouche pleine de douceur se coulant sur ton corps un instant ; et l’instant d’après te voici tremblement gisant sous les décombres et les devises anciennes, attendant son retour. Tout ce que je peux dire, c’est que naguère j’étais pareille à toi, cette apathie, cette pitié, cet accueil à contrecoeur et maintenant chez moi c’est la gueule d’un requin, maintenant chez moi c’est le canon d’un fusil. On se reverra de l’autre côté. »
(P. 31)

Et puis la route a défilé et le soir on profitait des dernières extrémités du soleil, à l’extrême couchant de l’Albanie : Ksamil, Butrynt, site archéologique fameux que je doute visiter. De l’autre côté de la baie s’étend Corfou.

Zorba prend les commandes

Aller au nord. C’est bien étrange.
J’avais atteint le sud albanais, j’allais en Grèce, en Crète même, d’ailleurs je lisais Nikos Kazantzakis. Mais justement Zorba s’en est mêlé.
A peine redescendu du plateau de Nivica, tendant le pouce sans prêter attention au trafic, je me disais que Shkodër me manquait. La Grèce m’a cueilli avant que j’atteigne une station-service : Ilia baisse la vitre du campingcar, acquiesce, Kati me fait monter par la porte arrière, Kinikos démarre. Les heures passent. Partis la veille de Corinthe, ils vont passer quelques jours au Monténégro. Ils me conseillent des auteurs grecs, dont les textes de Kavvadias, notamment son roman déjà recommandé par Emilia, et des plages aux quatre coins de la Grèce continentale où le camping sauvage est toléré. C’est le weekend de la Pâque orthodoxe et les plastiques débordent de sablés aux raisins et de couronnes à l’anis.
Kinikos n’est pas encore habitué à la conduite albanaise, une fois il pile, tout valse, table, carte routière et ouzo koulouri – et l’autostoppeur, le nez dans les sablés. A treize heures je suis au pied du fort de Shkodër et ils m’ont donné un petit baluchon de pâtisseries pascales.
Pendant ces nouveaux jours d’auberge je finis Alexis Zorba.

« Au matin, la mer embaumait comme une pastèque ; à midi elle fumait, figée, avec de légères ondulations comme des seins à peine dessinés. Le soir, elle soupirait, couleur de rose, de vin, d’aubergine, bleu sombre. » (page 57)

« Non, tu n’es pas libre, dit-il. La corde avec laquelle tu es attaché est un peu plus longue que celle des autres. (…) Mais la ficelle tu ne la coupes pas. (…) Pour ça, il faut un brin de folie ; de folie, tu entends ? Risquer tout ! Mais toi, tu as un cerveau solide et il viendra à bout de toi. Le cerveau est un épicier, il tient des registres, j’ai payé tant, j’ai encaissé tant, voilà mes pertes ! C’est un prudent petit boutiquier ; il ne met pas tout en jeu, il garde toujours des réserves, il ne casse pas la ficelle, non ! Il la tient soidement dans sa main, la fripouille. Si elle lui échappe, il est foutu, foutu le pauvre ! » (page 247)

Je recopiais cette citation à une table de l’auberge, J-Lo passant dans les enceintes a savoureusement conclu : « No matter where I go I know where I came from – FROM THE BRONX! »

Le sud albanais n’est pas remis à bien longtemps ; Eric et Cecile viennent d’arriver sur la lagune de Nartë, ils m’ont envoyé un mail pour me le dire ; ils y restent tant qu’ils ont de l’eau. Maintenant ils sont à la baignade. Moi je suis aux tulumbas (ah ! j’en avais parlé dans un lointain article égyptien… Farine, sirop de sucre et pointe de citron ; là-bas ils s’appelaient balah al-sham), aux camaraderies de dortoir, aux après-midis de rédaction, aux flirts printaniers. Voilà pour le voyage.
Le retour à Shkodër est une étape plus importante qu’il n’y parait. 400 bornes en arrière soudain. On n’est pas libre tant qu’on s’entête à suivre un point cardinal, acquiescerait Zorba en épongeant d’un revers de manche ses lèvres assombries de vin.

Chênes

La route perd vite asphalte et mesure, la nuit monte et nous avec ; huit cents mètres de ravin. Avec le dernier camion de la journée j’ai quitté Tepelenë sans savoir qu’il y aurait toute cette route encore, l’abîme, les passages de vitesses sur des pistes à demi éboulées.
Et puis c’est le plateau, l’asphalte, les lignes droites. A Nivica il fait nuit.

Sur l’esplanade sombre je vagabonde une minute ou deux sous l’ombre tentaculaire d’un vieil arbre que dans la nuit je ne reconnais pas et qu’on nomme ici rrap. La promenade attire vite l’attention des tables du café. On m’y invite. Entre le café et l’école il y a des pelouses, bien sûr à cette heure on n’y voit rien mais le Francais peut bien monter la tente, et rester autant qu’il veut. Armando, qui avec ses cousins travaille à la fromagerie (chèvre et brebis) du bout de l’esplanade, offre des barres chocolatées à la cantonade. Nini qui tient le café m’apporte de bon coeur un chocolat chaud une fois la tente montée, je frissonne un peu dans ma couverture mais je me sens bien à Nivica. La vie au café m’a toujours plu et ça ne me déplairait pas d’écrire un guide des terrasses les plus inaperçues, des tabourets les plus notoires, carrelage et plastique souvent, de Khartoum à Bohol, de Rajkot à Shkodër, les meilleurs endroits où profiter de la simple vie des cafés, loin des rabatteurs, des souvenirs et des jolies ruelles pavées qui pour les locaux sont mortes depuis des lustres. Sans les pointer précisément sur les cartes bien sûr, surtout pas.

Se lever après le soleil, faire un tour dans le matin frais, emmitouflé dans sa couverture (les motifs bhoutanais de la mienne semblent convenir au gout albanais). Armando me fait visiter la fromagerie, ça sent le lait qui travaille. Eux sont en train de finir leur petit-déjeuner et me préparent une tartine de beurre bien frais au léger gout de lait tout en allumant leurs premières cigarettes. Ils me conseillent de monter à Stog. Pendant ce temps passent les voitures de quelques paysans, qui apportent le produit de leur traite. Alors je m’engage sur le sentier qui mène à Stog, un lieudit à l’écart des villages, en surplomb du plateau. C’est un bois de chênes au fond duquel ni le Christ ni Mahomet n’ont poussé la promenade. Quatre murs de pierre sèche à l’intérieur desquels des bougies ont brulé dans des niches, il flotte une odeur de cire, on en voit les ruisseaux pétrifiés le long des pierres. Des bougies pour les chênes (l’endroit s’appelle, très celtiquement, Lisat e shenjtë, « les Chênes Sacrés »), et peut-être aussi pour la foudre qui a fendu les plus hauts d’entre eux, et pour les calmes sous-bois tapissés d’herbe rase où Galadriel ne dédaignerait pas poser la plante nue de ses pieds.
Les cloches des troupeaux s’entendent au loin.

Le sentier sinue entre les pâtures et enjambe la rivière au moment où elle gagne en force et commence à creuser la roche en rideaux souples, en aurores boréales grises. Naissance d’un canyon qui quelques kilomètres plus tard donne aux routiers le vertige. Du bois de chênes aussi on en aperçoit les profondeurs, ce qui mériterait bien des cierges.

J’ai l’albanais disparate et souvent incongru. Je ne sais pas encore dire « maison », je sais déjà « chêne », « mouton » et « tente » (lis, delë, çadër), sans compter ceux que je ne connais qu’en albanais (rrap, et le fameux lofatë des routes après Berat).
Il serait bien possible de se constituer un vrai langage avec tout ça, rrap pour la force l’âge l’enracinement, lofatë pour la joie les lèvres l’attirance. Lis pour la paix la respiration l’âge aussi. Peut-être les nuancer ainsi : rrap pour l’âge des corps et lis pour l’âge des esprits. Dans le bois il n’y avait que la naissance et la mort, le nouveau-né et le desséché ; bourgeons duveteux, feuilles mortes et trocs fendus au coeur noirci.
Ces mots et leurs composés : le verbe lofat- pour s’exclamer, se maquiller, célébrer ; l’adjectif pour que le regard pétille comme celui d’Amra ; l’adverbe pour vivre cette douceur. Le verbe rrap- pour l’installation, la construction, le mijotis des lourds repas d’hiver. Le verbe lis- pour tout ce qui ne s’exprime pas par rrap- ou lofat- et que pourtant rrap- et lofat- conditionnent. Nivica est une experience plus lis, celle de Shkodër à l’auberge était un temps lofat.
Le jour revenu, j’ai compris que rrap était « platane » ; quant aux lofatë des routes après Berat, on les appelle « arbres de Judée ».

Les moutons ont pris position sur la terrasse du café déserté et paissent maintenant dans le jardin de l’école, à distance de ma tente. Puis ils s’éloignent en direction des ruines et les derniers assiégeurs de la terrasse s’enfuient à leurs trousses en bêlant. Il n’y a vraiment plus que moi ensuite. Le soleil a redoublé d’efforts pour vaincre la couverture de nuages et commence à dessiner des ombres sur l’esplanade.
Est-ce que je dormirai dehors à Gjirokaster ou sous la tente, ou dans un lit d’auberge ? Les cycles se mélangent. Je me sens très fort et très fragile.
J’ai envie d’un peu de Judée peut-être, et Shkodër n’est qu’à une journée de stop. Je crois que c’est le genre d’instants où l’on comprend qu’on vagabonde plus qu’on ne voyage, et c’est une prise de conscience pétillante. Revenir 400 km en arrière, parce qu’on y a déjà des bons souvenirs, de la joie et un peu d’attirance, tout ça cristallisé autour d’un mot qu’on ne connaissait pas la veille.

Ponts de Berat

Berat est souvent appelée la « ville aux mille fenêtres », en référence à l’architecture ottomane de ses vieux quartiers, mais je crois que j’ai surtout des histoires de ponts à raconter.

La fraicheur était descendue. Les faces blanches des maisons anciennes regardaient le soleil s’en aller derrière la montagne. J’avais diné, il ne restait plus qu’à revenir à l’auberge en passant le vieux pont sur l’Osum. Je voudrais dire qu’il fut construit pour relier la côte adriatique à la route d’Istanbul mais c’est faux, cette histoire-là est celle d’un autre, le pont Arslanagić à Trebinje sur lequel je passais huit jours plus tôt, là aussi revenant de la vieille ville sans y avoir diné mais un feuilleté aux épinards diffusant son fumet dans mon sillage ; c’était mon dernier soir en Herzégovine et le crépuscule prenait un tour sinaïte, sommets bleus, monts roussis dominés par un ciel clair comme de l’eau au milieu duquel montait déjà une lune énorme ; sur les pentes lointaines le soleil éclairait encore une église solitaire, j’avais faim, le feuilleté me réchauffait la paume. Les deux ponts se confondent dans ma mémoire, tant de villes, tant de ponts en si peu de temps.

Cette fois donc, je passais sur ce vieux pont qui relie Gorica et Mangalem, les deux rives de Berat. Une certaine mélancolie s’installait en moi. Je l’avais sentie, depuis une heure, piétiner comme les chiens qui font de longs tours sur eux-mêmes avant de se décider à s’assoir. Arrivé au pied du pont je me sentais triste comme il faut, noyé dans le confort d’avoir payé une auberge où passer la nuit, et mon regard inspectait machinalement les rives de l’Osum et les arches de pierre en quête d’un abri où dormir simplement, où j’aurais dormi si j’avais atteint Berat à un moment plus ascétique de ma vie. J’aurais longtemps écouté les voix des passants nocturnes, la rumeur constante de la rivière allant sur les galets, sa voix déployée au fil de sa vallée, timbre d’eau et de cailloux, architecture vocale complexe et lancinante jetée par-dessus le bruit des derniers badauds en quête d’un restaurant. Eventuel dormeur sans autre toit que l’arche d’un pont abimé par les crues et rebâti d’ère en ère, hypothétique clochard à la présence aussi impalpable, aussi indessinable que celle d’un bois de chênes.
J’ai visité un bois de chênes un peu avant d’écrire ma page de journal sur Berat. Mais à Berat je ne pensais pas à eux, je ne connaissais pas encore les bois de chênes albanais ; seule la vie éthérée des sadhus se rappelait à mon souvenir et me manquait. Semaines sur des bancs de Corée et des trottoirs australiens. Sommeils au creux des villes, à l’arrière des villas, au coin des boutiques ou sous cet arbre que je n’ai jamais baptisé dans le maquis indien. C’est comme si le rocher lentement acheminé jusqu’au sommet de la colline avait roulé dans le ravin et que je reprenais tout à zéro. Mais au-delà de la fièvre montante des kilomètres et d’auberges inconnues les trottoirs se pressentent à nouveau, ce n’est pas une prophétie ni une promesse fougueuse, rien qu’un calme pronostic.

Revenu à l’auberge j’ai accordé du temps à cette tristesse passagère, sans vainement m’acharner à ressentir de la joie. La tristesse a un gout de tristesse et je m’efforce de l’accueillir avec le même bon coeur que s’accueillera la joie, le moment venu. C’était à Kainan la première fois que je m’y étais essayé, cherchant un abribus où passer la nuit, sur le chemin des Quatre-Vingt-Huit Temples. L’apprentissage de la tristesse, cette manière qu’on a de pouvoir l’observer aller et venir en nous comme n’importe quel autre sentiment, sans s’épuiser à déplorer sa présence.
Dans la nuit, peut-être parce que cette sorte de tristesse m’avait rappelé Shikoku et que c’est au large de Shikoku que j’avais appris sa mort, j’ai rêvé d’Olivia. On était à la ferme. Je ne sais plus de quoi on parlait, la discussion était enjouée et se finissait en longs rires. J’ai été si heureux au réveil, et l’impression de l’avoir revue et d’avoir partagé du temps avec elle ne s’est pas dissipée.
Il y a vraiment eu à Berat toutes sortes de ponts qui se sont confondus, ou de fenêtres peut-être bien, de courants d’air, de perspectives.

Du bout de la rive de Gorica part une route qui perd vite toute trace d’asphalte et serpente dans les vallées arides en direction de Këlcyrë et de Tepelenë. De hameau en hameau s’apprend la prononciation de l’albanais : Drobonik, Zhitomi, Tërpan, Paraskuar, Rehove, Gllav, Buzë.
Comme un mauvais trayeur de chèvres je dois m’y reprendre à plusieurs fois, la mammelle de souvenirs que j’estimais tarie ne l’est pas tout à fait ; le premier souvenir est celui du sommet de la Trebeshina dont la piste de Buzë offre quelques belles vues : des taches de neige s’éparpillaient encore, l’affublant d’un curieux pelage de panthère. Le second, c’est l’aridité de ces collines-là, qu’une forêt reprend parfois de mauvaise grâce, comme une barbe sur des joues trop creuses. Garrigue et maigres pâtures souvent égayées de troupeaux de moutons et de lofat aux branches chargées de fleurs roses… sans avoir la moindre idée, au moment où j’écris mon journal, de comment traduire lofat.

Sous tous les feux

Minaret sur la colline, marc au fond de la tasse et deux routiers qui fument tranquillement à l’intérieur du café. Bihać. Commence avec Nadim la traversée de la lande de Bosnie, écrasée de brume.
Après des heures de brouillard surgit Jajce, perchée sur ses rochers, dominant ses cascades. A la tombée du jour Nadim gare la fourgonnette sur un parking et m’invite dans une bonne auberge de Travnik où l’on dine d’une généreuse portion de feuilleté de pomme de terre et d’un bol de yaourt. En regagnant la voiture le ventre est plein mais le corps se réchauffe difficilement ; Nadim semble excité, il me parle d’une surprise qui m’attend avant d’arriver à Sarajevo, veut que je devine mais ne me donnerait pas d’indice pour un sou. La route se poursuit, le trafic s’intensifie, on a dû rejoindre l’axe principal mais après ces premières heures désertes et brumeuses j’ai l’impression que la Bosnie est le pays d’une espèce nocturne qui ne s’éveille qu’à la lueur des phares.
La surprise mesure quelques mètres carrés planqués en contrebas de la route, au bord d’un sentier sur lequel la fourgonnette s’est engagée en cahotant. On s’est déshabillé dans le froid persistant, au-dessus de l’herbe flottait ce que j’ai d’abord pris pour du brouillard. Mais c’était bien mieux que ça. Vapeurs. Bientôt les froidures des vallées bosniaques se mêlent à l’eau brulante, descendent tout au fond des boues sulfureuses pour n’en plus jamais revenir. Nadim a l’air satisfait de son petit effet. Je crois lui avoir dit que c’était la plus belle des surprises, que ça valait tous les feuilletés de pommes de terre du monde (je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai l’habitude de peser mes mots quand il s’agit de nourriture et à y repenser c’est surement l’addition des deux cadeaux, la pomme de terre et l’eau brulante, qui m’a rendu fou d’aise). Quand on a repris la route de Sarajevo, le froid n’existait plus.

La vendeuse de journaux, le portier du grand hôtel, le serveur du resto lounge, tout le monde sur Maršala Tita a été mis à l’épreuve de ma méconnaissance du bosniaque. Heureusement l’artère est très animée un samedi à 23 heures et tous ensemble on finit par la trouver, cette auberge à sept balles dont j’avais l’adresse et nichée au premier étage d’un théâtre qui lui interdit toute enseigne. C’est un grand appartement chaleureux, tenu par Amra et une poignée de volontaires. Sous le feu de son regard (il pétille comme le ciel envahi de dragons de Dubrovnik) la conversation s’engage facilement. Dans la cuisine un routard se fait couper les cheveux, d’autres fument sur le petit balcon surplombant l’arrière d’une boite de nuit.

Au matin, Ajdin est là dans la cuisine et me raconte plein d’histoires, c’est comme ça que je me réveille lentement, dans les méandres de ses mésaventures urbaines, dessinées à gros traits de mauvais anglais entrecoupé d’allemand. Il a erré de boite en boite et de banc en banc, sous l’effet des pilules qu’il a passé son samedi à dégoter à travers Sarajevo et qui ne l’ont pas encore laissé dormir. Ses histoires bousculent comme un texte de Fante ou de Cucurto, il faudra les écrire un jour. Peut-être pas sur cet ordinateur albanais, mais un jour ; si possible en trouvant la manière de triturer la nightlife bosnienne de même que les bouches yougoslaves triturent l’anglais, avec cet accent fluide qui depuis la Slovénie roule les r, approfondit les voyelles et prend chaque h à rebrousse-poil ; comme Ajdin il faudra les raconter à rebrousse-poil, les nuits de Sarajevo.

Il y a beaucoup d’histoires ici. En arrivant dans la capitale, Nadim me parlait du grand-père au bazouka artisanal dont les sept décharges avaient terrassé sept tanks serbes, en 1995, au bout de quatre ans de siège. La fourgonnette remontait un boulevard, « Il était là. Les tanks étaient là-bas », il s’est borné à dire en me montrant un carrefour animé. Grandpa Bazooka.
En se promenant par les rues, les passages, les volées de marches, on sent la guerre qui se retire, lentement, comme la mer au fond des lagunes adriatiques. Trous dans les pierres, moignons de façades, éclats de grenades érigés en stèles.
Les rues sont frisquettes et, dans les mosquées, les tapis tièdes sous les pieds. Je passe par une supérette avant de rentrer à l’auberge pour dépenser mes premiers marks, parce que les Balkans m’ont appris il y a longtemps la couleur la plus sainte : un vermillon huileux que les grands-mères yougoslaves confectionnent chaque automne pour en repeindre les portes du Paradis, c’est après la récolte des poivrons. Une trentaine de kilos fera l’affaire pour faire durer l’ajvar tout l’hiver, iconique caviar de poivrons qui pour l’estomac est l’équivalent d’une source chaude après une journée de brumes. A la cuillère c’est formidable ; tartiné sur du pain ça se savoure aussi. A l’auberge, une Italienne fraichement arrivée en a mélangé à du cream cheese pour assaisonner ses pâtes, sans prendre conscience du sacrilège ; Amra a pincé les lèvres, le feu de son regard soudain éteint, noyé dans un marc de pupilles désabusées ; et puis elle m’a vu crispé aussi, au fond du marc la lueur s’est ranimée, elle m’a adressé un regard pétillant avant de s’enfermer dans sa chambre.

Par les Grisons

12 avril, Novo Mesto

Etre au sec dans des vêtements tièdes. Teeshirt et caleçon de route lavés de frais sous mes pieds rouges et ruisselants au cours d’une douche brulante de quinze minutes. Le balcon de l’auberge de Novo Mesto donne sur de quiètes ruelles qui après la pluie prennent la respiration profonde des dormeurs. Façade vert amande un peu sale taillée d’une longue gouttière autour de laquelle on n’a pas repeint depuis des lustres et qui laisse apparaitre de belles pierres orangées qui s’effritent. Les citadins aussi ont le pas tranquille maintenant que les averses ont cessé mais le long des trottoirs à petits pavés gardent le parapluie ouvert, par prudence ou par paresse, ou juste parce que c’est agréable de lui faire prendre un peu le sec, pourquoi un parapluie ne verrait-il que la pluie ? Une petite maison jaune, tout au bout de la perspective, avant que la ruelle ne s’enfuie à nouveau.

Dans la rue entre Marghera et Mestre, hier matin – parce qu’il faut dire, redire et écrire que ce n’était qu’hier matin sinon j’aurais peine à y croire, les jours de stop valent triple dans le souvenir qu’on s’en fait -, un bonhomme s’était arrêté pour me demander ce que je pouvais bien foutre, trempé avec mon sac à dos, quinze bornes hors de Venise, avant de passer son chemin en me gratifiant d’un souriant : « Pioggia fino a domenica ! » C’est le genre de conclusions dont on se passerait bien quand on fait du stop en Italie par un jeudi maussade, « Il pleut jusqu’a dimanche ! »
Parce que l’Italie n’est pas forcement une partie de plaisir. Tout peut commencer par de belles sessions de stop germanophones en Haut-Adige, après quoi on subit des heures de pluie au péage de Bolzano, on se fait chasser : des péages, des bretelles, des rondpoints, par des policiers dont le regard noir a probablement été acquis de haute lutte au cours d’une formation de deux jours ; même sur les aires d’autoroute il se trouvera bien de la flicaille pour avancer vers vous en désapprouvant du doigt vos velléités beatniks. Sur les routes plus modestes, le relais passe aux carabinieri qui vous cueillent en pleine campagne à l’heure du déjeuner (le leur ; un autostoppeur ça ne mange pas, ça tend le pouce et ça ferme sa gueule) et passent des plombes à inscrire dans leur tableau vos prénoms, votre lieu de naissance, et d’autres plombes encore à lire ce passeport comme un bon roman, à apprendre les couleurs au fil des visas et des tampons, violet coréen, jaune papou… En perdant mon temps à la sortie d’une station-service de Vénétie où j’ai fini par monter la tente – dissimulé derrière d’affables semi-remorques -, au revers d’une glissière de sécurité que seul un autostoppeur aurait l’énergie du désespoir d’atteindre puis de graffer j’ai lu mercredi soir : « Italien de mes couilles ». J’avoue, piteusement, que lire ce témoignage m’a bien réconforté.

Les relatives difficultés italiennes permettent de chérir d’autant plus l’absolue sweetness des trajets suisses et slovènes. La gentillesse du vieux Grison qui m’a offert une longue route à travers la Suisse dans un schwyzerdütsch mâtiné de romanche, l’étrange expérience du train à voitures du tunnel de Vereina, les hautes congères en franchissant l’Offenpass, l’austérité romane du val Müstair, le parfum des glycines dont les grappes lourdes adoucissent les façades de Vénétie, les forêts slovènes.

Le soir, au chaud dans mon duvet derrière une station-service ou une aire de camions, il y a bien trois quarts d’heure de lecture avant que je préfère la rêverie somnolante à la littérature. C’est Alexis Zorba de Níkos Kazantzákis, savant mélange d’ideaux bouddhistes et d’hédonisme persan, de mélancolie et de fureur de vivre ; et tout se passe en Crète, sur la plage, en grignotant des olives.

Déjà 19 h sur ce lit de Novo Mesto qu’un couple de routards slovènes sédentarisés a tenu à me payer (« So many people helped us on the road in the past, it’s our turn now!« ) alors que je grelottais vaillamment à la sortie de Mirna Peč, très loin des chaleurs crétoises et des envolées de Hafez. Il ne pleut plus. Tant mieux : parce qu’il y en a encore sur les routes, des autostoppeurs grelottants.

19 h et au chaud je croque dans l’un des millions de petits fromages de chèvre que Mathilde m’a légués en quittant la ferme. Pas sûr qu’ils voient la Grèce comme promis : c’est mon plaisir solitaire, un chaque jour, tantôt en réconfort, tantôt en célébration… une vraie eucharistie à la mode de l’autostop, au nom de la Route, de la Chèvre et du Saint-Cabri, amen. La Grèce, la tomme la verra peut-être, je me suis promis de ne pas y toucher avant la halte en Bosnie, quitte à baragouiner à tous mes conducteurs que là dans le petit sachet qu’ils voient dépasser il y a de merveilleux fromages de ma cousine et que c’est ça qui sent, pas moi ; et après tout ça lance la conversation. Mais à Sarajevo je la dévorerais bien.

8 au 12 avril (Bâle – Glorenza – Vicenza – Marghera – Ljubljana – Novo Mesto)