2017 sans se retourner

(Pardon pour les accents, je vous ecris d’un cybercafe. Gokarna, il est midi dix.)

Maintenant je voudrais voyager dans un plus grand denuement. Jai toujours eu dans un coin de la tete, le coin des reves vagues et des modeles inavoues, la silhouette des saints partis au desert, nobles abandonnant leurs possessions pour vivre du simple monde. Je me souviens, quand j’etais petit j’avais entendu et melange les histoires de saint Antoine, saint Francois, ces types dingues qui se retrouvaient soudain face a l’evidence que les terres et les titres etaient la plus miserable des richesses, et qui laissaient tout dans le fosse, partant sur les routes ou dans une grotte, pour un ermitage parfois itinerant, types dingues qui jeunaient, devenaient sales et commencaient a parler aux oiseaux. J’etais petit et ces gens me semblaient tout a fait integres a notre societe. Les adultes les evoquaient avec respect on les celebrait meme dans le calendrier. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais remis en question la demarche de ces gars-la. Leur exemple brillait toujours, perdu au fond de ma memoire. Il se fondait a un autre, une histoire que me racontait ma mere de temps en temps, ce clochard qui vivait a Nantes et qui etait clochard parce qu’il l’avait choisi. Je dois vous dire, peut-etre qu’un jour je reviendrai a Paris parce que je voudrai y etre clochard. En tout cas, peu a peu c’est ce que je reponds, quand des voyageurs me disent : ‘And what will you do back home?’ ou « T’as un projet ? ». Ils accusent le coup, me regardent un peu ahuris, et moi ca me derange parfois, parce que ca mettrait trop de temps a tout bien leur expliquer mais au moins ma reponse est sincere… Voyager, etre au clair avec moi-meme, m’a fait prendre conscience que les saints mendiants, les ermites et les clochards, je les considere encore maintenant comme un exemple et que je n’en trouve pas de plus grand.

Alors je suis ce fil. Ca m’amuse de realiser qu’il vient du fond de l’enfance. Les details de la demarche, vous les avez eus peu a peu dans plein d’articles differents, au gre des derviches et des deserts, peut-etre meme que vous avez pressenti avant moi ce nouveau chapitre. L’idee c’est de naviguer sur le monde, un temps indetermine (quelques mois ou annees), sans passe ni avenir, avec peu de possessions.

L’autre chose, et pas des moindres, c’est de voyager sans en temoigner autrement que de vive voix. Je ne suis l’ambassadeur de personne et je ne peux plus vivre comme ca, a des milliers de kilometres et pourtant constamment dans les phares de la France. Depuis que j’ai commence a voyager je suis reste assez connecte, demandant des nouvelles, racontant des episodes de voyage, et c’a ete absolument benefique pour des tas de raisons, mais maintenant je sens qu’elle ne le sera plus, parce que j’ai besoin de me jeter dans le present, sans un regard en arriere, pour tout croquer, ici, maintenant.

Je ne peux pas vous manquer parce que je suis vivant et je vous aime chaque jour qui passe. Et chaque jour qui passe je suis en miniature dans votre coeur et vous me parler, rigoler avec moi, vous pouvez tout partager. Ayons nos proches presents au coeur, c’est tellement plus important que de les avoir presents dans le salon. Aujourd’hui il y a cette addiction a la mise a jour, a l’update constante, savoir ou est chacun et ce qu’il fait, meme au bout du monde. Et si je disparais pour un temps indetermine, ca fait quoi ? Kiffez ! Kiffez le vertige !  Au debut peut-etre qu’on se sentira un peu ballotte tout seul au milieu du grand ocean, nos proches eparpilles par les vagues a des horizons entiers de nous, introuvables. Mais assez vite on les sent la, rives a notre coeur, comme une bouee, et plus rien ne peut arriver, la plus grosse houle sera bien incapable de nous separer de cette bouee-la.

C’est quelqu’un, il y a quelques mois, qui m’a dit : « Pars sans te retouner. » Au debut je n’ai pas compris la valeur de son conseil. J’aime la France, j’aime mes proches. Je ne suis pas parti pour fuir, alors pourquoi ne pas faire des signes de la main de temps en temps ? Maintenant j’ai compris, plein de gens m’ont fait comprendre cette annee, par de beaux mails souvent, qu’une relation ca ne se construit pas uniquement sur nos presences physiques et nos messages, mais aussi beaucoup sur nos absences.

Papa, Maman, je vais vous envoyer des lettres. J’aimerais que vous me disiez que ce n’est pas la peine, que vous comprenez ma demarche et que vous pouvez vous passer de mes nouvelles pour un an ou deux, mais c’est peut-etre encore un peu tot pour vous demander ca. Pour tous les autres, je vous embrasse et je m’amuse avec chacun d’entre vous, parfois, au detour d’une histoire ou d’un rocher, je vous ai tres souvent a l’esprit. Vous ne me manquez pas vraiment, du coup. Bise. Ou bien :

Love and light (comme on dit sur les plages hippies),

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Asie centrale #9, L’automne vient…

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Sur la Pamir Highway, un peu avant Alichur. Plateau à 4000m

Traverser les Pamirs n’a pas été une mince affaire en stop, j’ai eu parfois très froid, j’ai crié après le vent glacial, j’ai eu mal au cou à force de vouloir disparaitre dans mon écharpe. Le plus étrange dans l’affaire, c’est que j’ai eu beau hurler assez souvent mon inconfort, ni les montagnes, ni les vallées n’ont pris la moindre mesure pour éradiquer ce satané blizzard. Oui la scène que voici a été confirmée par plusieurs témoins oculaires et auditifs, à divers endroits de la Pamir Highway entre le 27 et le 29 septembre : il y a le petit Français, là, il est tout recroquevillé dans son blouson, dans son jean froid, à faire les cent pas les mains enfoncées dans les poches, à trembler du thorax et mouiller l’écharpe qu’il s’est mise jusqu’au nez, sur une route où passe un poids-lourd toutes les deux heures et rien d’autre. Une masse blanche apparait au loin, vite tendre le pouce et faire un grand sourire, ah mais c’est une vache. Un bruit de moteur ! ah c’est juste le voisin qui va chez le voisin. De temps en temps le petit Français qui grelotte interrompt ses allées et venues, sort le cou des profondeurs de son écharpe, regarde à droite et à gauche, il a l’air de vouloir gratter l’horizon jusqu’à y faire un trou, au moins il y aurait quelque chose, une couleur différente, un portail galactique, une tache de gras, peu importe, quelque chose d’autre que cette ligne de goudron déserte et ce vent qui siffle, bref il s’est arrêté et puisque rien ne se passe à part le vent qui siffle et qui glace les oreilles le nez les lèvres les mains les pieds les jambes et encore les oreilles, il lève la tête et crie au ciel (d’un bleu sardonique) : « Je me PÈLE le CUL ! ». Il est tout seul, raide comme un piquet à cause du froid et de l’attente qui n’en finit pas, et il ouvre la bouche comme ça et prononce cette phrase, et parfois la vallée lui répond : « cul !… uuu… »

Heureusement, la chaleur des gens n’était pas si loin. Plusieurs fois j’ai croisé Vera et Cyril, des Flamands qui pédalaient vers le Kazakhstan. Leur silhouette tranquille apparaissait dans le virage, de loin j’avais encore des doutes mais c’était bien eux, et ça réchauffait de pouvoir discuter un peu ou de partager un snack. Sur leur smartphone ils avaient des nouvelles fraiches de tous les cyclistes que j’avais croisés jusqu’ici, sur la Caspienne, à Téhéran et à Boukhara…

Quelques petits liens en passant : le blog de Pierre et Lucie, Des petits mollets dans la tête, et le site de Vera et Cyril, Oufti! !

Et puis le soir, avant que la nuit tombe, j’ai toujours été pris sous l’aile d’une famille pamirie, m’offrant en riant du thé et des couvertures, du riz au lait fumant et des parts de leurs énormes et délicieuses miches de pain. Un matelas pour la nuit, aussi, et des questions, des incompréhensions, d’autres rires et jamais la moindre gêne.

A Murghab, transi de froid après avoir attendu toute la journée à la gare des camions, j’ai fini par embarquer avec des routiers kirghiz. C’était la fin des Pamirs, presque. On a passé quelques cols à 4500m, on a regardé filer les paysages désolés et la terre blanchie puis la nuit est tombée, à une heure du matin on était au poste-frontière, la neige dans les ténèbres repeignait tout en nuances spectrales.

fotoJe me souviens avoir été accueilli par un de mes conducteurs kirghiz, le jour suivant, dans la maison familiale entourant un grand verger jonché de pommes et de noix. L’après-midi, on l’a passé dans la rizière, à faucher. Puis d’autres trajets, d’autres conducteurs, jusqu’à ma dernière halte, sur le lac Issyk-Kul, où j’ai appris à démonter des yourtes et où les pommes et poires du jardin, avec les noix du marché, m’ont fait faire de bons crumbles. (La photo n’a pas l’air très pertinente mais elle l’est quand même un peu, je pense que j’étais en train de faire la vaisselle du crumble…)

C’est à Grigorievka, aussi, que j’ai commencé à voir clair dans la suite du voyage et à quoi 2017 ressemblerait. C’est très excitant. Mes jours dans le Wakhan m’avaient conforté dans l’idée que je voulais voyager léger. Je me suis souvenu d’un mail que j’avais envoyé cet été en rentrant du Sinaï. J’étais bien en avance à l’aéroport de Charm et, après avoir écrit dans mon carnet, j’avais répondu à un message de Karim. Je me souviens lui avoir dit qu’un jour peut-être j’aurais la force de voyager comme un sadhu. Sans affaires ni wifi. Juste sur la route, avec une couverture, un passeport, un carnet. J’avais écrit ça à Karim et je m’étais rendu compte que c’était aussi la première fois que je me l’avouais, à moi. Les mois ont passé, à Grigorievka un soir sur le balcon il faisait frais et j’ai eu cette bouffée d’enthousiasme à me dire que je commençais à me sentir prêt : 2017 serait toujours en voyage mais tout léger, tout déconnecté. L’automne kirghiz ça rafraichit les idées.

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A la mi-octobre, il a commencé à faire sacrément froid. La Chine ne voulait toujours pas accorder de visas à tous ces vagabonds centralasiatiques fort incommodants et tous les voyageurs de la soie se mettaient à envisager Hong Kong, Bangkok, Oulan-Bator… Moi le 18 octobre j’étais dans l’avion pour Delhi… Le lendemain, je suis arrivé à Amritsar, dans le Punjab. Jürgen, qui bénévolait avec moi au Kirghizstan quelques jours avant, m’a envoyé une photo de notre balcon et du jardin. Ouais, j’avais bien fait de filer au sud…

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Tadjikistan #2, La vallée de l’hospitalité

21 septembre

J’ai pris la route ce matin, pour quelques jours. Un sac de couchage, une couverture, une écharpe ; un stylo, un carnet, mon passeport ; une bouteille d’eau, une buche de pain, deux fruits.

Les bouleaux, les argousiers aux baies orange, les gens qui sourient dans les champs. Les premiers sommets enneigés à ma droite. Le Pandj s’est soudain très élargi, un vaste banc de sable gris entre ses bras. Un peu plus en amont, il laisse se former de multiples ilots, gris ciment, où s’accroche un peu de végétation.

Sur l’autre rive c’est toujours l’Afghanistan. Des petits pâtres afghans m’ont fait signe et ululé du haut de leur rocher. Derrière eux, dans la vallée étroite jonchée de pierres, s’éparpillait un troupeau de vaches. On a ululé chacun notre tour, en se faisant plein de signaux, jusqu’à ce qu’une rangée de bouleaux me dérobe à leur vue.

Sur ma route chacun me faisait signe du fond de son champ, me proposait d’aller boire le thé chez lui. La vieille paysanne m’a dit qu’Udit, le prochain village, était à deux heures de marche et m’a demandé si je voulais du pain. Les Wakhi (les gens de la vallée) sont les plus charmants du monde…

Et puis, c’était pendant une petite montée avant d’arriver au village suivant je m’en souviens, le paysage m’a chopé par la nuque et j’ai dévalé la pente jusqu’au fleuve, et j’ai couru entre les dunes argentées. Le sable était gris comme du ciment, et tout pailleté. Euphorie. J’ai du pain et une pomme : piquenique aux dunes d’argent. « Le petit, là, il a déjà quinze kilomètres dans les pattes, vous ne voudriez pas lui vendre du rêve un peu ? je sais pas, on pourrait créer des dunes d’argent sur le fleuve par exemple… »

Le soir j’arrive à Darshaï, fourbu. La vallée est devenue très austère après le village de Toqakhona. Le vent s’est mis à souffler, le soleil s’est peu à peu caché derrière les crêtes. Quelques douceurs verdoyantes sont apparues au bout des falaises désolées de la rive afghane : l’embouchure de la Darshaïdara ! un rayon de soleil tardif y trainait encore.

22 et 23 septembre

Il n’y a pas de meilleur réveil qu’une marche à l’aube… J’ai quitté Darshaï alors que la montagne cachait encore le soleil. Il n’était pas loin et les crêtes étaient aveuglantes. Dans la matinée, en me servant un peu de mon pouce, j’ai fini par atteindre Yamchun, où s’élève une vieille forteresse qui domine la vallée. On voit le Pandj échevelé comme jamais. De gentils petits ânes broutent autour de leur piquet et boivent à une rigole d’eau claire. Les familles travaillent aux champs, fauchent les blés. Parfois des écoliers me suivent, pour un brin de causette en persan.

A la hauteur de Yamchun, la vallée devient le pays noir des pyramides fendues : côté afghan chaque montagne se dresse, l’une après l’autre, sombre, désolée et très lisse, fendue en son milieu d’une seule ravine très profonde.

Le Pandj est formé par deux fleuves, le Pamir (qui marque la frontire tadjiko-afghane) et le Wakhan (qui s’enfonce en Afghanistan, dans des massifs montagneux très reculés où vivent encore quelques Kirghiz dont l’héroïque histoire peut s’apercevoir par là). Ce soir-là, à Langar, Payshambé m’a invité à profiter gratuitement de sa guesthouse, nichée auprès de quelques abricotiers, dans un sous-bois où tumultue un petit torrent clair. Les bouleaux commencent à perdre leurs feuilles alors les flancs du vallon sont jonchés de jaune.

Le lendemain, je quitte Langar en ramassant sur mon chemin quelques bons abricots. Six heures et demi du matin. Il fait jour et froid. Le soleil s’apprête à enjamber la montagne. Les écoliers dans leur petit uniforme bleu confluent vers la route, à travers les champs mouillés de lumière. Une autre journée s’annonce…

Vallée verte ou grise, verdoyante ou aride, montagnes austères ou étincelantes… avec des gens qui sourient. Lorsque vous avez soif, vous pouvez remplir votre bouteille à la première rigole, qui distille une bonne eau claire légèrement gazeuse. Le reste du temps, vous marchez, il fait bon au soleil, on peut fantasmer sur les sources chaudes et les mines de rubis qui se dissimulent entre les montagnes.

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Difficile de mettre des mots sur de tels paysages, difficile aussi de témoigner de l’hospitalité des Wakhis, si spontanée, si naturelle, leurs visages se tournant vers vous au coucher du soleil alors qu’ils sont encore aux champs à rassembler les blés, leurs mains qui s’agitent, montrant votre sac minuscule et ne prenant parfois même pas la peine de vous dire « viens à la maison », vous intimant de les suivre seulement, à travers les champs ; c’est comme ça que j’ai suivi Osuda, qui a quatorze ans et connait quelques mots d’anglais, et qu’elle m’a conduit dans la maison familale, m’a posé une couverture sur les épaules, apporté un verre de thé puis une large assiette fumante. C’est le Wakhan. Les maisons ont d’épais murs pour braver l’hiver, dans la pièce principale la charpente découpe toujours un joli puits de jour. Les miches de pain sont succulentes ; le riz au lait, bien sucré, réchauffe. Il y a une pièce, du côté du vestibule, où pendant que vous dinez on vous installe un matelas et deux grosses couvertures. C’est comme si de vieux amis vous attendaient.

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L’ancienne forteresse de Yamchun

Tadjikistan #1, Le long du Pandj

19 septembre

Ishkashim, petite ville à l’extrême-sud du Tadjikistan, dans la vallée du Pandj. De l’autre côté du fleuve, c’est l’Afghanistan. Je me suis assis à l’ombre d’un arbre, le long de la route qui quitte la ville et entre dans le Wakhan. Depuis ce matin je redécouvre la sensation de ne plus préférer l’ombre. Ici c’est le temps des moissons et il commence à faire frais.

J’aurais bien des souvenirs à partager. Ecrire sur le blog m’est difficile en ce moment. Je crois que je commence à le percevoir comme une contrainte. Une pause s’annonce, que mes projets pour l’année à venir auraient de toute manière provoquée… J’ai hâte de vous faire part de ce que j’envisage pour 2017 et cela fera bientôt l’objet d’un article. En attendant, il y a tout de même quelques scènes tadjikes que j’ai envie de décrire ici.

La première scène se dessine le soir de mon arrivée. J’ai passé la frontière il y a moins d’une heure, la lumière dore les champs, à un carrefour un policier contrôle mon passeport et m’indique la route à suivre. J’ai à l’oeil une belle pastèque, qui a dû rouler hors d’une remorque à la faveur du rond-point et qui a fini sa course sur une plate-bande. Le policier aussi la voit et m’intime de la prendre. Le soleil est en train de se coucher ; quant à la pleine lune, elle vient d’apparaitre à l’autre bord du monde et me voilà sur la route de Khodjent (Alexandrie Lointaine, de son nom antique), la pastèque sous le bras, troisième astre formidable à l’exact milieu des deux autres. Et si c’était elle, le fameux rayon vert qui célèbre parfois la venue du crépuscule ?

La deuxième scène a duré deux jours. Elle a commencé le 18 septembre ; la vallée du Pandj était pleine de splendeurs. Un camion-remorque a freiné dans la poussière et m’a ramassé, on a roulé dans les cahots. A notre droite coulait en tumulte le Pandj vert-de-gris, dont les flots torrentueux marquent la frontière avec l’Afghanistan. Côté afghan s’élève l’Hindu Kush, un rempart de roche qui s’élance vers le ciel et dont le pied, parfois, se tapisse d’une oasis. Alors la pierre laisse place à la verdure, champs et jardins s’épanouissent entre des haies de bouleaux, des maisons en pisé se posent sur les pitons rocheux qui dominent le fleuve. L’Afghanistan !
Je m’émerveillais de la beauté de la vallée, de l’énergie de ce fleuve qui, après mille kilomètres, s’évaporerait dans les derniers champs de coton précédant l’Aral. Nous étions le 18 septembre, les cyclistes croisés en Iran et en Ouzbékistan devaient être eux aussi sur les routes tadjikes, un peu en avance sur moi, à gravir des cols et dévorer des yeux les sommets des Pamirs ; moi je prenais en plein coeur la vallée du Pandj, et qui d’autre encore s’enthousiasmait ailleurs sur la planète, un gamin à Assouan, une randonneuse dans les Cévennes…
Les gamins accueillaient le passage du poids-lourd à grand cris joyeux, nous tendaient des grenades bien mûres. Lorsqu’il a fait nuit, la lune encore bien bombée a éclairé le fleuve et ses remous noirs, le fleuve s’est transformé en longues lames d’obsidienne.
Le lendemain, j’ai laissé mon routier chinois continuer sa route à travers les Pamirs. La mienne prenait le chemin du sud, toujours au fil du Pandj. Le soleil du matin éclairait les monts arides de la rive afghane mais laissait encore dans l’ombre le fleuve et ses berges. Alors le Pandj sans lumière se colorait des reflets dorés de l’Afghanistan, qu’il liserait de ses habituels remous vert-de-gris. J’ai pris du temps sur une de ses berges, où le sable a une couleur de ciment. J’ai fermé les yeux et imaginé être une pie, survoler le Pandj d’une rive à l’autre, sans me préoccuper des frontières, voyant tout de si haut !

D’autres étincelles :
Sur la route de Douchanbé on a fendu en voiture les flots d’un océan de chèvres, toutes mignonnes avec la queue en houppette.
A Vahdat, au cours d’une longue et chaude journée de stop, la vendeuse de beignets m’en a gentiment offert un, pommes de terre/aneth, chaud et parfumé qui m’a rappelé les samossas éthiopiens…
le long du Pandj, dans la remorque du chinois, je me suis réveillé à 4h30, il faisait nuit noire, j’ai juste ouvert les yeux et Orion s’était placé au-dessus de moi.
A Ishkashim, j’ai lu les dernières pages d’un livre offert par Julie (qui me rejoint bientôt en Inde), commencé à Yazd, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il s’harmonise à mes réflexions du moment ; j’ai noté cette phrase : “Nous devons découvrir par nous-mêmes qu’au fond de nous, un dieu ou ne déesse veut naitre afin que nous exprimions notre divinité.”

Ishkashim m’a offert un pied-à-terre. J‘ai proposé mes petits services de bénévole à l’auberge où confluent les voyageurs de tout poil ; la saison finissante ne leur permet pas de me confier grand-chose à faire mais ils m’ont invité à profiter du dortoir pour une semaine. C’est tout ce qu’il me fallait : j’y laisserais mes affaires en toute confiance, pour partir à pied quelques jours en amont du Pandj, dans la basse vallée du Wakhan, et expérimenter un peu cette façon de voyager qui commence à trotter dans la tête de façon insistante : voyager sans sacs, me remettre aux bons soins de l’univers. La loi de l’abondance fera peut-être le reste, sinon ce sera l’expérience de l’indigence, aussi riche en enseignements.

Qaraqalpaqstan #3, Méditation qaraqalpaqe

La nuit est tombée depuis longtemps. Au crépuscule, en périphérie de Konrat, on a demandé à une vendeuse de yaourt où se situait la prochaine station-essence. Elle a appelé l’une de ses connaissances, qui nous a guidés en voiture jusqu’à la pompe. Depuis, on roule à travers le Qaraqalpaqstan et chacun a cédé au silence qu’intime la route de nuit, l’un sur son smartphone, l’autre dans ses rêves. Moi je laisse mes pensées vagabonder, c’est si facile lorsque la nuit défile derrière les vitres. Alors ce n’est pas vraiment une méditation : je ne fais pas le vide dans mon esprit, je ne prête pas particulièrement attention à ma respiration. Mais une pensée m’a pris la main et m’entraine à sa suite. Son sillage est plein de clarté. C’est une expérience que les trajets nocturnes me permettent souvent. Et depuis quelque temps, les films aussi : j’ai de plus en plus de mal à rester concentré sur un film, surtout lorsqu’il est bon. L’action, l’image dialoguent vite avec mes pensées, m’inspirent des solutions, des projets, des décisions. Dans un véhicule, devant un film, nous sommes en mouvement et pourtant le corps est tranquille. Il n‘y a plus rien pour empêcher l’esprit de vaquer à ses bonnes occupations.

Je pense aux messages que j’ai reçus ces derniers temps, de plusieurs points de mon entourage proche et lointain. Toujours des messages magnifiques. Est-ce l’éloignement qui veut ça ? Pourquoi écrire à Olivier devient-il un exercice de sincérité et d’introspection ? parce qu’il est loin, qu’il ne rimerait à rien de lui servir les éléments de langage dont on use au quotidien ? ou parce que c’est ainsi, de plus en plus, qu’il essaie de s’exprimer sur son blog, et qu’on s’harmonise juste à son ton lorsque c’est à nous de donner des nouvelles ? Peu importe la raison ; le fait est que, ces temps-ci, chaque email que je reçois se bat pour être le plus beau, le plus sincère, le plus réfléchi, et provoque en moi une grande gratitude. Parfois j’ai du mal à y répondre. Je le reçois, le lis, le laisse de côté, l’amour aux yeux. Et quand je le relis pour me le remettre en tête, je ne vois pas quoi y répondre, il est si beau, si complet… si bien que je retarde encore ma réponse.
C’est encore plus étrange lorsqu’il vient de quelqu’un avec qui j’échangeais peu. Comme si c’est l’éloignement et l’introspection qui nous poussaient l’un vers l’autre. Dans la nuit qaraqalpaqe et le ronron du moteur je repense à un petit bout de papier que j’ai retrouvé il y a quelques jours, glissé au fond d’un carnet, écrit au crayon rouge. C’est une phrase de Misou que j’étais triste d’avoir perdue. On devait discuter comme d’habitude devant la supérette du camp, dont j’étais en charge le soir. La nuit tombait, à droite des cuisines on voyait le lagon s’assombrir et au loin les montagnes d’Arabie dynamiter l’horizon à coup de couleurs absurdes. On discutait. J’avais dû saisir discrètement le premier crayon qui trainait alentour pour noter ce que Misou venait de dire au milieu d’une anecdote. Alors ce papier, je peux bien le perdre maintenant ; mes yeux se sont posés dessus il y a quelques jours et je n’ai plus que cette phrase en tête. « C’est dans l’espace qu’on se rencontre de la façon la plus profonde et la plus intime. » Elle avait dû la prononcer comme ça, les yeux dans le lointain, ou regardant Max s’amuser avec un autre chien à se mordre le museau, entre une anecdote horoscopique et un commentaire sur l’épaisseur de sa pizza. Pas un mot beaucoup plus haut que l’autre, rien qui puisse faire dire « cette fille s’écoute parler », tout sur la même fréquence… Pourtant quel esprit clair, bien au clair avec le monde. Du Misou tout craché. Ca m’étonnerait que tu lises ces mots, mais je n’ai pas de souci à me faire, tu les reçois d’une manière ou d’une autre.

J’ai donc cette phrase dans la tête et le souvenir plus récent de ces mails réguliers qui m’arrivent pleins de beauté, pleins de cœur. Je me dis que l’éloignement est aussi bon à ça. Il n’y a pas de meilleur endroit pour se rencontrer que la distance. C’est là où l’on rencontre l’idéal que chacun porte en soi. Chacun finit par s’exprimer sur la fréquence qui lui correspond le plus, parce qu’à quoi bon agiter tel ou tel costume lorsque six mois et 5000 kilomètres nous séparent, sans compter ce temps indéterminé qui s’étend jusqu’à nos retrouvailles ? Ils sont jouissifs à lire, ces mails rédigés dans le clos de notre idéal. A recevoir tant d’introspection et tant d’amour au beau milieu des phrases, je suis bien incapable de me dire que j’ai pris un mauvais chemin. Chaque message déverse quelques litres de ciment frais sur toutes les décisions que j’ai assemblées depuis deux ans.
Parfois il n’y a pas les emails. Tous les gens qu’on croise sur la route, tous les J’ai-pas-de-mail-mais-j’ai-facebook auquel je réponds Ah-oui-mais-moi-c’est-l’inverse. Tous les gens des mêmes étapes, des mêmes bénévolats, auxquels je donne mes coordonnées en vitesse au moment du départ, et qui les perdent peut-être, ou n’y pensent plus, parce que la vie a les bras si vastes. Et ceux sans adresse, Misou la première. Pour tous ceux-là c’est encore plus puissant. Chacun se met à cultiver en lui l’idéal qu’il a senti de l’autre. Les mauvaises pousses meurent d’elles-mêmes. Peut-être que ça s’appelle « idéaliser quelqu’un », oui ; et j’ai bien du mal à comprendre pourquoi on a pris l’habitude de considérer ça d’un mauvais œil.

Idéaliser quelqu’un. Chacun porte son idéal en lui. Chacun tend à s’y fondre. Idéaliser quelqu’un c’est lui dire qu’on voit l’idéal qu’il porte, lui dire qu’on le voit aussi bien que lui et que la route qui y mène est belle. Et si dieu est un nom commun signifiant « le concept de perfection » alors oui, comme dirait je ne sais quel apôtre « dieu est en chacun de nous » et idéaliser quelqu’un c’est lui dire « je vois que tu es dieu ». Alors la question n’est pas de savoir si tu es parfait. Tu l’es. La question est de savoir de quelle façon la perfection s’exprime en toi. Ensuite il y a quelques décisions à prendre (elles se prennent assez naturellement), de manière à dégager ce canal par lequel la perfection s’exprime, comme si c’était une rivière dont le cours a été un peu obstrué au fil des années, par des branches mortes, des paquets d’algues.
On roule toujours, en marquant parfois quelques écarts pour éviter un nid-de-poule. Mes pensées se sont dirigées vers le Tadjikistan et mon envie d’y marcher quelques semaines, de village en village, sans affaires. Je crois que c’est une idée qui m’est venue naturellement pour commencer à dégager la rivière. Mais la haute montagne, à la fin septembre, c’est peut-être un peu tard dans la saison pour une telle expérience. Peut-être que ça attendra l’Asie du sud-est… Les routes tadjikes auront le dernier mot… Mon cerveau a commencé à battre la campagne, mes réflexions se sont un peu effilochées. C’était au Qaraqalpastan, il faisait nuit…

Qaraqalpaqstan #2, La mort d’Aral

Mordaral, Mordaral, ne serais-tu pas un ténébreux cousin de Maldoror ? toi aussi, tu déclames face à l’immensité ? On pourrait facilement parvenir à l’extrémité de l’ancien port de Moynaq et, perché sur la falaise, s’adresser en ces mêmes termes à la vaste plaine de sable qui s’étend à nos pieds. « Je te salue, vieil océan… » La solitude qu’on y éprouve n’aurait pas dépareillé chez Lautréamont. Car l’Aral est toujours là. Sa présence est très forte. La petite ville de Moynaq ne ressemble pas vraiment aux villages de terre crue que l’on longe sur les routes du Qaraqalpaqstan. Séparées de la rue par des murets blancs, les maisons arborent des fenêtres peintes en bleu. On voudrait y sentir la mer. Le nez ne la sent plus. Les yeux ne la voient plus. Pour le cerveau, elle est partout.
Au bout de Moynaq, une rue à droite mène à ce qu’on appelle probablement un monument commémoratif, bizarre pyramide de ciment flanquée de dates et de formes bleues. Qui donc est mort ici, en bordure du désert ? qui d’assez important et controversé pour en célébrer la mémoire à l’écart de la ville ?
La mer.
L’Aral, large et ronde, la traine bleue irisée, a quitté Moynaq au début des années 70, menant sa triste silhouette de plus en plus loin jusqu’à laisser l’horizon plein de sable. Aujourd’hui elle survit encore, comtesse déchue, âgée maintenant, en exil au Kazakhstan. C’est la culture intensive du coton qui l’a chassée si loin. Il parait qu’au Kazakhstan on s’essaie à quelques perfusions pour la maintenir en vie. De ce côté-ci, côté Têtaclakistan, on a montré que l’homme savait rebondir face aux caprices de l’environnement : on se satisfait bien de son assèchement pour entamer la prospection de gisements pétrolifères. C’est merveilleux. Y a pas à dire.

En postant cet article j’ai dû faire quelque chose de vraiment triste, que j’espère ne jamais avoir à refaire. Il fallait mettre à jour mon itinéraire et j’ai vu la carte de la région selon Google Maps, sur laquelle figure encore la partie orientale de l’Aral. J’ai commencé à appliquer dessus de la couleur grise, la couleur du fond de carte. Le bleu a rapidement disparu sous les coups de crayon. « Aujourd’hui, les enfants, nous apprenons à effacer la mer. »

Mais pas d’inquiétude, ce bleu il n’est pas perdu. D’ici quelques années on pourra recouvrir les Maldives avec.

On a, depuis, rassemblé les épaves disséminées sur l’ancienne côte. On a mis de l’ordre. Il fallait ranger le désert, vous comprenez.

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J’aurais bien passé la nuit sur l’un des bateaux. Le ciel doit être stupéfiant ici. Mais j’avais rencontré quatre gentils gars, des Ouzbeks de Termez (la ville à la frontière afghane), qui mettaient les voiles sur Khiva. J’ai accepté l’invitation. On est resté à Moynaq le temps du déjeuner. Sur la table, du poisson frit (de la carpe de l’Amou-Daria), des tranches de tomate, de concombre et des rondelles d’ognon, une corbeille de bon pain, une théière et quelques bouteilles de Qarataw, la très réputée vodka qaraqalpaqe. Les toasts se sont enchainés, on a plaisanté en ouzbek (incapable, donc, de vous dire de quoi on a ri, mais on a beaucoup ri), j’ai appris quelques mots (santé se dit çokştereş) en mangeant un deuxième ration de carpe et puis on est parti, laissant au vent du désert Mordaral et ses capitaines fantômes.

Qaraqalpaqstan #1, Nuit à la nécropole

Je n’ai pas su résister à cette tentation. Le Qaraqalpaqstan se situe au nord de l’Ouzbékistan ; c’est une région autonome et j’aime écrire son nom. C’est une région où l’on trouve d’anciens ports en plein désert… mer d’Aral, nous entends-tu ? et son nom signifie « le pays des chapeaux noirs ». Elle fut finalement assez riche d’inspiration. Qu’elle s’attribue donc quelques articles, l’Ouzbékistan aura les siens bien assez tôt…

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Il est entouré en rouge, le Qaraqalpaqstan !

Après une longue journée de stop depuis Khiva, je suis arrivé en périphérie de Nuqus, la capitale qaraqalpaqe, et me suis souvenu d’un nom croisé au hasard des sites internet dédiés au tourisme dans la région : Mizdaqqan. Je finis par m’en faire indiquer la direction. Au carrefour, prendre la route fléchée Turkménistan. La colline de Mizdaqqan y est déjà bien visible et s’atteint au bout d’un petit kilomètre. Autant dire que je n’avais qu’une vague idée de ce que j’y verrais. Des tombes, si ma mémoire était bonne.

Mizdaqqan est une nécropole. C’est une ville d’une dimension assez importante pour la région ; une ville aux maisons scellées, avec des cadavres dessous. Vastes mausolées semi-enterrés, coupoles de briques, intérieurs recouverts de céramique. Et des nombres sur les tombes. 2011. 2002. XIVe siècle. Je me promène seul dans une ville de milliers d’habitants, qui s’étend dans le lointain, ses édifices dentelant l’horizon sombre.
Le jour a décliné rapidement. Un groupe de touristes allemands est sorti d’un car et s’est éparpillé entre les premiers mausolées. Un orage couve au loin, du côté de Köneürgench, et d’épais nuages plombés se massent au-dessus de la nécropole. Moi aussi j’attends mon heure. Lorsque les touristes regagnent leur car, il fait déjà presque nuit. J’entre dans un petit bâtiment ancien et j’y monte ma tente dans la poussière, sous la coupole de briques.

Plus tard, j’ai quitté mon sac de couchage et je suis sorti de la tente. Je voulais voir les étoiles. Mais le ciel était couvert. L’horizon était de temps à autre illuminé par un éclair. Au cours de la nuit, dans un demi-sommeil, j’ai cru entendre quelques gouttes de pluie.
Quand je me suis réveillé, la nécropole se dorait au soleil matinal. J’ai croisé le gardien, qui s’est peu formalisé de ma présence si tôt sur le site. Je suis parti content pour la mer d’Aral, pensant que si au retour j’échouais à nouveau dans les environs à la nuit tombante, j’aurais une belle adresse où passer la nuit.

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Ceci n’est pas une ville.

Turkménistan #3, Fuite à Dashoguz


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Köneürgench, 3 septembre. Ils discutent en turkmène et Valentin fait la moue. Moi je n’ai plus qu’une idée en tête : quitter le site. L’homme au guichet a, comme à son habitude, demandé mon passeport et a consigné mon nom et le numéro de mon visa puis il a demandé mon adresse. Valentin a donné la sienne avant que j’aie pu répliquer. La plupart des locaux n’ont aucune idée des lois bizarres qui concernent les étrangers, dont celle stipulant qu’il leur est interdit de séjourner chez un Turkmène. J’avais essayé de lui expliquer sur le chemin des monuments mais mon turc est rachitique.
On s’éloigne du site tandis que l’homme du guichet passe un coup de fil sur son portable. La situation me parait particulièrement anxiogène. Je fais mes adieux et gagne la route principale, où je tends le pouce comme un naufragé ferait des signaux de fumée à un lointain navire. Au bout de quelques minutes, je suis hors de la ville, en route pour Dashoguz, dernière ville avant la frontière. Je devrai y prendre mon mal en patience et y passer la nuit, sagement, à l’hôtel, comme un enfant grondé qui se compose une mine sage. Leitmotiv : filer doux. La chambre d’hôtel est bon marché, tant mieux. Elle ouvre sur un petit balcon au-delà duquel se déploie une large avenue flanquée d’énormes immeubles gouvernementaux immaculés, plantés au milieu d’espaces verts déserts. Urbanisme turkmène pur jus. Dans le renfoncement où ronronne l’air conditionné ont été dissimulés des dizaines de mégots de cigarette. Le type a dû fumer là, sur le balcon, agenouillé derrière le parapet en briques blanches, à l’abri du soleil et des regards. (C’est interdit, les cigarettes, au Turkménistan. Les gens les achètent en murmurant derrière les comptoirs, ou demandent furtivement où s’en procurer, comme s’ils cherchaient du hasch.) Du lit au balcon, du balcon au lit, c’est tout l’itinéraire de mon dernier après-midi, sursautant à chaque vrombissement de la clim, boule au ventre à l’idée que la police pourrait remonter jusqu’à mon hôtel à chaque instant ou, hypothèse plus probable encore, communiquer mon numéro de visa au poste-frontière pour qu’on m’y cueille demain matin.
Le soleil se couche, incendiant les vitres des immeubles à l’est. La nuit tombe rapidement. J’ai l’esprit à peine plus tranquille et j’ai cessé de lancer compulsivement des parties de démineur sur mon ordinateur pour m’occuper la tête. J’ai lu quelques-unes des nouvelles que Karim m’avait envoyées le mois dernier. L’une expose une légende chrétienne, l’autre se passe dans un hôtel de Gaza. Les phrases sont d’une beauté simple. Barbara évolue dans les champs de blé. Les coordonnées géographiques de Gaza jettent leurs chiffres à la langueur qui épaissit la chambre d’hôtel et, à un moment, je n’arrive plus à savoir de quelle chambre d’hôtel s’occupe ma lecture, celle de Gaza, du texte de Karim, ou celle de Dashoguz.
Pour finir j’ai lu quelques chapitres du Voyage en Orient de Nerval. Il vient de quitter Vienne et à Trieste s’est embarqué pour Alexandrie. Son itinéraire est inventé : le livre compile en fait son voyage à Vienne de l’hiver 1841 et le périple en Orient qu’il a entrepris deux ans plus tard. Je crois que même Nerval ne m’apaise pas tout à fait et que j’absorbe frénétiquement tous ces détails biographiques de la même façon qu’à l’heure précédente je faisais des clique-droit sur les mines.
Je m’endors étonnamment vite et n’émerge le lendemain que grâce à mon réveil. Il est 7h30 quand je quitte l’hôtel. Une heure et demie après, je suis devant les douaniers. Ils ont l’air préoccupé.
« La frontière est fermée à cause de la mort du président ouzbek. Mais votre visa turkmène périme ce soir alors ne vous inquiétez pas, vous pourrez passer. On va appeler les Ouzbeks. » En bref, ils n’ont rien à faire de leur journée que refouler les locaux et s’appliquent bravement à aider le pauvre touriste que je suis. Après une fouille sommaire de mes bagages et un examen un peu plus méthodique de mes quelques médicaments (importer de la codéine en Ouzbékistan expose à une lourde amende, ne me demandez pas pourquoi), ils me font signe d’y aller. Je monte dans le minibus le temps des 500 mètres du no man’s land. Je passe les grilles. Je suis en Ouzbékistan. Le voyage serein peut recommencer…

Elle est belle, mine de rien, l’entrée de Najm ad-Din, à Köneürgench… Carreaux sombres, carreaux manquants :

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Turkménistan #2, A travers le Karakoum

A mesure que l’on s’éloigne d’Achgabat, l’illusion se dissipe. A croire que cette ville de marbre et de milice était bel et bien un mirage. La quatre-voies rutilante laisse place à une nationale bien goudronnée, puis les glissières de sécurité s’évanouissent, suivies au bout d’un moment par les lignes blanches… bientôt remplacées par des nids-de-poule. Cent kilomètres ont passé et il ne reste rien du mensonge. Quelques véhicules fendent le désert du Karakoum à vive allure, slalomant entre les crevasses de l’asphalte ou se déportant à toute blinde sur une piste poussiéreuse qui double la route détériorée. Où es-tu, Achgabat ? dans quel cerveau ? quel fou t’a donc permis d’exister ainsi, envers et contre le désert, à dresser tes mensonges de marbre, tes forêts de réverbères ?
Dans l’autre sens, la route doit être encore bien surnaturelle. Après des centaines de kilomètres de désert, voilà que peu à peu s’aménage une quatre-voies, des milliers de lotissements identiques et puis apparait la silhouette d’une métropole comme il ne pourrait en être…

Quel plaisir de revoir des dunes… C’est donc le Karakoum. Il n’est pas un désert au fantasme où on l’entend, celui d’un océan de hautes dunes d’est en ouest. Le Karakoum est formé de petites dunes orangées estampillées d’arbustes secs. Parfois la végétation délaisse une dune et l’on peut l’apprécier dans sa pureté magnifique, son flanc satiné, les courbes suaves de sa crête sur l’horizon bleu.

Une grosse poche brune s’est discernée au bord de la route. Je ne l’ai reconnue qu’au moment où on la dépassait : c’est le cadavre d’un turkoman. Ils sont beaux, les turkomans. Ils résultent d’un croisement entre les chameaux d’Arabie (ou dromadaires) et les chameaux de Bactriane (qui ont deux bosses et résistent aux frimas d’Asie centrale). Ils ont le pelage café au lait, la bosse et le cou laineux. Au milieu de la chaussée il y avait un aigle, se démenant sur un morceau de charogne. Notre véhicule n’était plus qu’à quelques mètres de lui lorsqu’il a choisi de s’envoler, aigle brun, serres sur l’asphalte, ouvrant ses ailes soudain, comme pour nous tétaniser de son envergure ; il a pris lentement son envol en direction de l’ouest. Si Simon avait été là, il l’aurait surement mieux identifié que moi. Souvenir des yeux de Simon scrutant un rapace au-dessus des hauts-plateaux éthiopiens…

J’ai longtemps cherché à mettre un mot sur la couleur du Karakoum. Je réfléchissais à la couleur des biscuits alsaciens qu’on prépare à l’Avent, biscuits à la cannelle dorés au jaune d’oeuf, quand la route m’a interrompu : on a lentement dépassé un poids-lourd au chargement marqué des lettres énormes « Routiers d’Alsace ». Le Karakoum avait choisi sa couleur.

La route a duré toute la journée, l’autoradio doté d’un clé USB nous déverse de la pop turque et des morceaux d’une chanteuse dance-pop roumaine de ma connaissance. Sur la piste, on double quelques poids-lourds. Leur remorque apparait d’abord dans le lointain sans qu’on y distingue de roues, noyée dans la poussière, comme un bloc énorme de pierre de taille abandonné au pied des dunes. La route goudronnée, elle, c’est dans le soleil qu’elle se noie. A l’horizon les mirages nous promettent un point d’eau, mais ce n’est toujours que du goudron, et en bien mauvais état. Ces étangs fantômes, ces remorques spectrales m’ont rappelé Djibouti. Je crois que je n’avais pas raconté cet épisode. J’avais quitté la ville en direction de la frontière, pour regagner Addis Abeba. La route filait à travers les dépressions de sel et c’était au loin une procession de poids-lourds, progressant avec lenteur dans le désert liquide, les remorques reflétées dans les mirages peut-être… le souvenir est déjà lointain mais c’est un de mes plus beaux, cette caravane lente et imperturbable roulant à travers les étangs de chaleur, à la mi-décembre, à Djibouti…

Enfin, au crépuscule, après 500 kilomètres, notre camionnette atteint Könëurgench. Les environs ont verdi, nous sommes dans le bassin de l’Amou-Daria…

Turkménistan #1, Achgabat

Il n’est pas onze heures. Quelques chauffeurs, accroupis le long d’un poids-lourd, me proposent de changer mes dollars en manats. Je décline l’offre, ils sont souriants et me posent les questions d’usage : d’où je viens, pourquoi je marche. Après cinq cents mètres, je me réfugie à mon tour dans l’ombre étroite d’un lampadaire et attends un véhicule. Il fait plus chaud qu’à Mechhed. J’ai dans mon sac des feuilles de pain offertes par le gardien du centre sanitaire où j’ai passé la nuit, côté iranien. Mon visa arbore un tampon rouge indiquant la date d’aujourd’hui. D’ailleurs je dois penser à ajouter une demi-heure à mon portable. Me voilà au Turkménistan.

Quelques pouces plus tard, et bien joyeux de constater que le stop est ici un jeu d’enfant, j’en ai fini avec les paysages semi-désertiques et les tourbillons de poussière : j’entre dans Achgabat. Achgabat. Un bon décor de livre de science-fiction. Gigantesques complexes gouvernementaux flambant de marbre, aux murs d’enceinte flanqués de milice et de réverbères compliqués. Périphériques où s’engouffre le trafic d’une capitale pas si peuplée que ça, arrêts de bus à l’aspect futuriste, passerelles piétonnes enjambant régulièrement la chaussée. Rambardes astiquées, voitures astiquées, au loin les barres d’immeubles dénotent à peine. La majorité des femmes portent avec élégance la robe traditionnelle et parfois une coiffe assortie, tachant de couleurs vives les rues impeccables.

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C’est une capitale tirée à quatre épingles ; l’envers du décor n’est pas en carton mais dans une matière désagréable qu’on nomme totalitarisme. Les deux dirigeants successifs de l’ère post-soviétique sont de fervents défenseurs du culte de la personnalité (la leur, donc), d’un régime à parti unique, de la mise sous tutelle des médias. Je vous cite un petit passage de notre encyclopédie en ligne préférée pour vous donner une idée des bonshommes :
« La plupart des hôpitaux ont été fermés sous l’ordre de Nyyazov [le premier dirigeant post-soviétique du pays] qui les jugeait inutiles. (…) Il a aussi décidé de réduire à 3 ans la durée des études médicales et de diviser par 10 le nombre d’étudiants en médecine. Des maladies endémiques comme la tuberculose, le choléra ou la dysenterie sont réapparues. (…) Les journalistes étrangers sont interdits de séjour et il n’existe aucun média libre. Le nom de certains mois du calendrier ont été changés, un mois porte désormais le nom de sa mère. Les bibliothèques, théâtres et opéras ont été fermés. Seules la musique et les danses traditionnelles sont autorisées. » Je ne peux pas résister à l’envie de vous raconter que le type a fait ériger une arche de 70 mètres de haut en guise de socle monumental à une petite statue de sa personne, cinq mètres, dorée à l’or fin et giratoire, oui giratoire, de façon à toujours être orientée face au soleil. Oh, on vous dira « culte de la personnalité, culte de la personnalité »… sornettes. Les tournesols le fascinaient, voilà tout.
C’est sous cette chape idéologique qu’après avoir bravé une première fois la loi (une couchsurfeuse m’offre le gite pour la nuit ; il est strictement interdit aux locaux d’héberger des étrangers) je m’autorise une petite balade dans le centre-ville, sous un ciel couvert qui ajoute à l’ambiance. Je demande un peu mon chemin, les gens m’aident volontiers puis… puis retournent à leurs occupations, sans plus faire attention à moi. Quel soulagement ! quelle légèreté soudain dans ma démarche ! c’est que l’Iran m’aurait presque fait oublier qu’il existe des endroits sur Terre où l’on a le sens de l’anonymat… Ici, je prends le bus, je marche dans la rue, j’entre dans le marché et… et quoi ? et tout le monde s’en fout ! mais alors comme d’une guigne ! circulez blanc-bec. Quel bonheur de ne pas sentir tous les regards sur vos maigres épaules à chaque minute de votre promenade. Bisou l’Iran, je t’aime bien mais sur la fin ce genre de choses jouait avec mes nerfs.
Je vais faire un tour au Ruski Bazar, l’un des marchés de la ville. Pendant mes longues allées et venues, une question m’obsède bien agréablement : le type qui m’a fait du change à la frontière s’est-il trompé d’un zéro ? J’avais souvent lu que le Turkménistan était le pays le plus cher d’Asie centrale. Mais c’est qu’on parlait surement des nécessités du voyageur étranger : cout de l’hôtel, des transports longue-distance… Et puisque je ne suis rien qu’une petite frappe qui dort chez l’habitant et fait du stop (quoique le stop, au moins, n’est pas interdit), il ne me reste plus qu’à gouter aux dépenses courantes : les figues de la marchande de primeurs, les cornets à la crème du pâtissier… c’est chaque fois la même scène, je demande timidement le prix à la pièce et on m’en fourre plein un sachet en me disant « bir manat », un manat. 0,30$ officiellement, moitié moins au marché noir.
La nuit est tombée lorsque je quitte le Ruski Bazar et reprends le 16 en direction de la maison. C’est qu’il ne faudrait pas trainer, ici il y a un couvrefeu pour les étrangers à 22h et je ne suis qu’une petite frappe après tout, je ne vais pas risquer la prison pour si peu… et puis, je me dis, une garde-à-vue dès le premier jour, ça ferait redite…