La-Grèce-éternelle

Le 8 mai, un peu avant dix heures du matin, un bout de papier porté par le vent s’est échoué sur la barge qui reliait les deux rives du chenal de Vivari. Je m’y trouvais justement : la matinée était fraiche encore et sous la brise ionienne je pensais vaguement aux vieux cailloux de Buthrotum, dont je n’avais pas vu la couleur. Le papier tourna un peu devant moi, je restai un instant à observer son vol gauche avant de le saisir entre deux doigts, embarrassé à l’idée qu’il pût finir dans les eaux préservées de la lagune.
C’était un prospectus de grammage et d’impression modestes, estampillé du logo de plusieurs municipalités qui m’étaient inconnues et que je saurais plus tard attribuer aux provinces grecques d’Epire, de Macédoine et de Thrace. A vrai dire un objet de facture assez banale et sans doute destiné à la combustion, à ceci près qu’il m’apparut rédigé dans un style inhabituel, vaguement dadaïste, et où se disputaient en chaque phrase l’albanais, le grec et le serbocroate.
J’en propose ici la traduction libre :

La Grèce a un patrimoine très riche
Nous vous en conseillons pêle-mêle quoique sans prétendre à l’exhaustivité :
la quiétude ensoleillée de la bretelle autoroutière de Vasilikos ;
l’exploration à pied des routes du Pinde, réputées pour l’indifférence de leurs chauffeurs ;
une nuit hors des sentiers battus sur un rondpoint du péage de Kozani ;
les poubelles d’Alexandroúpoli, dans lesquelles se mêlent traditions culinaires d’Asie et d’Europe.
Terre plurimillénaire, la Grèce compte certaines des plus belles réalisations de l’art européen. Nous vous proposons la découverte de nombreux sites majeurs (excursions individuelles sans assistance) tels que l’abribus de Baphéika, la rocade de Thessalonique et les friches industrielles de Xánthi.
Forfait 5 jrs / 4 nuits LA GRECE ETERNELLE – Offerts : un gratin de nouilles à la crème à Néa Zichni et une nuit dans un abri de jardin à la frontière turque. Les pommes achetées en supermarché restent à la charge du voyageur. Possibilité d’acquérir un superbe bol en bois d’olivier dans l’une des nombreuses boutiques de Metsovo. Estimation totale du voyage : 6,85 €.
Pour tout renseignement, contactez-nous aux horaires habituels. Veuillez prendre en considération que nos bureaux du Pirée sont réglés sur l’heure de Pékin.

Galvanisé par l’attrait d’une telle offre, je ralliai sans plus tarder le proche poste-frontière de Sagiada, où je fis arranger mon acheminement au port d’Igoumenítsa et ma prise en charge par les autorités touristiques compétentes.

Passé les pluies, les chiens et les pouces infructueux, je me souviendrai par exemple longtemps du massif des Rhodopes au fond de l’horizon, des lueurs irréelles que l’orage achevé faisait sourdre derrière leur silhouette de plomb. A six heures du soir c’était une aurore pleine d’ecchymoses…

Voilà comment le 12, après cinq jours un peu rinçants de route grecque, je laissai défiler devant mes yeux Ümraniye, Bulgurlu… Kısıklı… et les stations suivantes, ligne 5 du métro d’Istanbul – les longs tunnels noirs me renvoyant un délicieux portrait de chien errant, le poil sec c’est vrai, le vêtement fatigué c’est sûr, mais l’oeil brillant surtout.

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Kyushu, Queens, Mogadiscio (Zvërnec)

De lourds flous violacés avancent sur le parebrise. On a quand même eu le temps de conclure le repas par un café sur la colline, en trouvant un petit coin abrité du vent par les genêts. Et avec le café, de bons loukoums aux noix.
La mer a perdu ses couleurs et pris l’aspect d’une feuille de métal. Autour de nous les herbes s’agitent par bouquets, flambant de verdure sous cette lumière de miracle qui précède la tempête. Dans mes mains un livre de cinq cents pages au papier épais ; il me reste quelques paragraphes avant d’entamer le chapitre suivant et ça faisait longtemps que je n’avais pas été aussi agréablement immergé dans un livre. Ca a commencé avant que le temps ne vire à l’aigre mais c’est une sensation encore plus douillette maintenant qu’il n’y a plus rien d’autre à faire que de laisser venir à nous l’orage, avachi sur le siège conducteur, attentif à l’histoire, au style, aux inspirations qui s’en dégagent.
Je vois dans le rétroviseur battre les mains de Cécile. Au fond du camion elle s’affaire à réparer un attrapeur de rêves tandis qu’Eric prépare ses interventions sur le Général Instin.
Rafales, ondées. Dehors le bac de vaisselle récupère un peu d’eau de pluie. Dans le camion tout est calme et immobile.
En fin d’après-midi, le plus gros semble être passé, c’est l’heure du passage des vaches et du clochiclocha des chèvres sur la colline ; le vacher avance avec elles en poussant des interjections rauques. Les chapitres passent.
La vie passe en paysages et ceux des lectures se mêlent impitoyablement à ceux du regard : j’ai senti beaucoup de soleil crétois dans les Balkans en avril, et maintenant c’est le New York (surtout le Queens) de Carola Dibbell (The Only Ones) qui fait ronfler ses navettes sur notre Adriatique.

On a le luxe d’avoir une perspective de chaque côté du camion. Le parebrise est à l’Adriatique, l’arrière est à la lagune. Je lis beaucoup ici, en grande partie parce qu’Eric et Cécile ont le camion qui déborde d’une sélection de textes pas piquée des vers. S’il faut être exact, ma lagune a d’abord accueilli les paysages du nord de Kyūshū, ceux de Soleil, de Yokomitsu Riichi. Quelques eaux-fortes : Himiko renversée dans les plumes de héron blanc, ses gentianes éparpillées sur elle. Lampées d’alcool débordant la bouche des princes à la peau cuivrée, à l’oeil sauvage, portant des pierres en pectoral, rabattant des hardes de cerfs dans la cour des chefferies. Tout un gibier à ensevelir les vagabonds. Himiko est une petite Salammbô japonaise, un parti esthétique surprenant qui me fait penser, en plus de Flaubert, autant à Mononoké qu’à Mucha.
Dans sa postface, Benoît Grévin (le traducteur) précise que Riichi a employé un seul registre de politesse et banni les particules finales, pour lisser la langue japonaise, lui donner une dimension préhistorique, barbare, tout au moins pour le lecteur japonais contemporain. Souvent les avant-propos, les introductions et les postfaces m’inspirent autant que la fiction qu’ils présentent.

A notre demande répétée, Eric se met plusieurs fois aux fourneaux pour une sacrée bonne friture parsemée d’ajowan qui me rappelle les stands de la gare de Rajkot où j’ai souvent dormi, au Gujarat. Pour le reste, dal, riz, courge… c’est une vraie pension. La baie des Pirates est belle et les couchers de soleil embrasent le ciel. Himiko n’a pas tué Nagara. Entrée en civilisation et apologie du féminisme. C’est publié aux éditions Anacharsis. Petit texte d’une centaine de pages, le mec fut un ami de Kawabata. Quoi d’autre ? Les jours passent comme ça, sous un franc soleil souvent, à digérer son dal, boire du café et se remémorer des souvenirs indiens, ou juste parler de livres, ou juste les lire.

Le matin on va toujours au village. L’épicerie rassemble du monde (une dizaine au moins) entre onze heures et midi. A y rester un mois, on viendrait malgré tout chaque jour y acheter une bricole. Peut-être aurait-on peur de louper une visite, qu’il suffirait d’en manquer une pour que le lieu disparaisse, pour que le village s’évanouisse à la faveur d’un coup de vent.
A Erevan il m’est venu quelques lignes en repensant aux douces journées du sud albanais :

Zvërnec il faut recommander son épicerie
en surplomb de l’église et dotée d’un parvis en béton
sobre, contemporain
s’être raclé la boue des semelles avant d’entrer
amuse et reste facultatif
carrelage blanc héron
plumes d’ognons rouges
cri des cartons qu’on déscotche
sur votre gauche, légumes de garde et pommes aussi
à leur suite un réfrigérateur armé pour se déchirer la tronche au lait ribot
si frais si clair le lait ribot se dit en albanais dhallë
Pour le reste de la boutique c’est surtout un lexique de feta
dhie delë lopë
ce midi brebis

Lorsqu’après une semaine on se décide à quitter la lagune, les flaques des derniers grains n’ont pas encore séché mais le camion s’avale bien vaillamment les deux premiers kilomètres de piste. La vaisselle tremble, les malas hindous tressautent au cou de Ganesh, quelques fringues dégueulent du placard, Cécile vrombit de plus belle et Eric court après le camion, je viens de commencer un recueil de Warsan Shire (publié chez Isabelle Sauvage), dont Cécile m’avait aussi loué la traduction de Sika Fakambi. En effet les textes sont très beaux, percutants et sensuels, les inclusions de mots étrangers me font beaucoup d’effet aussi. Je ne suis pas sûr d’être très doué pour sélectionner des extraits, ça me donne toujours l’impression de disloquer le texte et de le livrer inanimé sur un plateau. Essayons quand même :

« A ses quinze ans tu lui as appris
à nouer ses cheveux comme de la corde
à les imprégner de fumée d’encens.

Tu l’as fait se gargariser d’eau de rose
et pendant qu’elle toussait, tu as dit
une macaanto comme toi ça ne peut pas sentir
la solitude ou le vide. »
(« Laide », p. 35)

« Je les entends dire rentre chez toi, je les entends dire putain de migrants, putain de réfugiés. Sont-ils vraiment si arrogants ? Ne savent-ils pas que la stabilité est pareille à cet amant à la bouche pleine de douceur se coulant sur ton corps un instant ; et l’instant d’après te voici tremblement gisant sous les décombres et les devises anciennes, attendant son retour. Tout ce que je peux dire, c’est que naguère j’étais pareille à toi, cette apathie, cette pitié, cet accueil à contrecoeur et maintenant chez moi c’est la gueule d’un requin, maintenant chez moi c’est le canon d’un fusil. On se reverra de l’autre côté. »
(P. 31)

Et puis la route a défilé et le soir on profitait des dernières extrémités du soleil, à l’extrême couchant de l’Albanie : Ksamil, Butrynt, site archéologique fameux que je doute visiter. De l’autre côté de la baie s’étend Corfou.

Zorba prend les commandes

Aller au nord. C’est bien étrange.
J’avais atteint le sud albanais, j’allais en Grèce, en Crète même, d’ailleurs je lisais Nikos Kazantzakis. Mais justement Zorba s’en est mêlé.
A peine redescendu du plateau de Nivica, tendant le pouce sans prêter attention au trafic, je me disais que Shkodër me manquait. La Grèce m’a cueilli avant que j’atteigne une station-service : Ilia baisse la vitre du campingcar, acquiesce, Kati me fait monter par la porte arrière, Kinikos démarre. Les heures passent. Partis la veille de Corinthe, ils vont passer quelques jours au Monténégro. Ils me conseillent des auteurs grecs, dont les textes de Kavvadias, notamment son roman déjà recommandé par Emilia, et des plages aux quatre coins de la Grèce continentale où le camping sauvage est toléré. C’est le weekend de la Pâque orthodoxe et les plastiques débordent de sablés aux raisins et de couronnes à l’anis.
Kinikos n’est pas encore habitué à la conduite albanaise, une fois il pile, tout valse, table, carte routière et ouzo koulouri – et l’autostoppeur, le nez dans les sablés. A treize heures je suis au pied du fort de Shkodër et ils m’ont donné un petit baluchon de pâtisseries pascales.
Pendant ces nouveaux jours d’auberge je finis Alexis Zorba.

« Au matin, la mer embaumait comme une pastèque ; à midi elle fumait, figée, avec de légères ondulations comme des seins à peine dessinés. Le soir, elle soupirait, couleur de rose, de vin, d’aubergine, bleu sombre. » (page 57)

« Non, tu n’es pas libre, dit-il. La corde avec laquelle tu es attaché est un peu plus longue que celle des autres. (…) Mais la ficelle tu ne la coupes pas. (…) Pour ça, il faut un brin de folie ; de folie, tu entends ? Risquer tout ! Mais toi, tu as un cerveau solide et il viendra à bout de toi. Le cerveau est un épicier, il tient des registres, j’ai payé tant, j’ai encaissé tant, voilà mes pertes ! C’est un prudent petit boutiquier ; il ne met pas tout en jeu, il garde toujours des réserves, il ne casse pas la ficelle, non ! Il la tient soidement dans sa main, la fripouille. Si elle lui échappe, il est foutu, foutu le pauvre ! » (page 247)

Je recopiais cette citation à une table de l’auberge, J-Lo passant dans les enceintes a savoureusement conclu : « No matter where I go I know where I came from – FROM THE BRONX! »

Le sud albanais n’est pas remis à bien longtemps ; Eric et Cecile viennent d’arriver sur la lagune de Nartë, ils m’ont envoyé un mail pour me le dire ; ils y restent tant qu’ils ont de l’eau. Maintenant ils sont à la baignade. Moi je suis aux tulumbas (ah ! j’en avais parlé dans un lointain article égyptien… Farine, sirop de sucre et pointe de citron ; là-bas ils s’appelaient balah al-sham), aux camaraderies de dortoir, aux après-midis de rédaction, aux flirts printaniers. Voilà pour le voyage.
Le retour à Shkodër est une étape plus importante qu’il n’y parait. 400 bornes en arrière soudain. On n’est pas libre tant qu’on s’entête à suivre un point cardinal, acquiescerait Zorba en épongeant d’un revers de manche ses lèvres assombries de vin.

Chênes

La route perd vite asphalte et mesure, la nuit monte et nous avec ; huit cents mètres de ravin. Avec le dernier camion de la journée j’ai quitté Tepelenë sans savoir qu’il y aurait toute cette route encore, l’abîme, les passages de vitesses sur des pistes à demi éboulées.
Et puis c’est le plateau, l’asphalte, les lignes droites. A Nivica il fait nuit.

Sur l’esplanade sombre je vagabonde une minute ou deux sous l’ombre tentaculaire d’un vieil arbre que dans la nuit je ne reconnais pas et qu’on nomme ici rrap. La promenade attire vite l’attention des tables du café. On m’y invite. Entre le café et l’école il y a des pelouses, bien sûr à cette heure on n’y voit rien mais le Francais peut bien monter la tente, et rester autant qu’il veut. Armando, qui avec ses cousins travaille à la fromagerie (chèvre et brebis) du bout de l’esplanade, offre des barres chocolatées à la cantonade. Nini qui tient le café m’apporte de bon coeur un chocolat chaud une fois la tente montée, je frissonne un peu dans ma couverture mais je me sens bien à Nivica. La vie au café m’a toujours plu et ça ne me déplairait pas d’écrire un guide des terrasses les plus inaperçues, des tabourets les plus notoires, carrelage et plastique souvent, de Khartoum à Bohol, de Rajkot à Shkodër, les meilleurs endroits où profiter de la simple vie des cafés, loin des rabatteurs, des souvenirs et des jolies ruelles pavées qui pour les locaux sont mortes depuis des lustres. Sans les pointer précisément sur les cartes bien sûr, surtout pas.

Se lever après le soleil, faire un tour dans le matin frais, emmitouflé dans sa couverture (les motifs bhoutanais de la mienne semblent convenir au gout albanais). Armando me fait visiter la fromagerie, ça sent le lait qui travaille. Eux sont en train de finir leur petit-déjeuner et me préparent une tartine de beurre bien frais au léger gout de lait tout en allumant leurs premières cigarettes. Ils me conseillent de monter à Stog. Pendant ce temps passent les voitures de quelques paysans, qui apportent le produit de leur traite. Alors je m’engage sur le sentier qui mène à Stog, un lieudit à l’écart des villages, en surplomb du plateau. C’est un bois de chênes au fond duquel ni le Christ ni Mahomet n’ont poussé la promenade. Quatre murs de pierre sèche à l’intérieur desquels des bougies ont brulé dans des niches, il flotte une odeur de cire, on en voit les ruisseaux pétrifiés le long des pierres. Des bougies pour les chênes (l’endroit s’appelle, très celtiquement, Lisat e shenjtë, « les Chênes Sacrés »), et peut-être aussi pour la foudre qui a fendu les plus hauts d’entre eux, et pour les calmes sous-bois tapissés d’herbe rase où Galadriel ne dédaignerait pas poser la plante nue de ses pieds.
Les cloches des troupeaux s’entendent au loin.

Le sentier sinue entre les pâtures et enjambe la rivière au moment où elle gagne en force et commence à creuser la roche en rideaux souples, en aurores boréales grises. Naissance d’un canyon qui quelques kilomètres plus tard donne aux routiers le vertige. Du bois de chênes aussi on en aperçoit les profondeurs, ce qui mériterait bien des cierges.

J’ai l’albanais disparate et souvent incongru. Je ne sais pas encore dire « maison », je sais déjà « chêne », « mouton » et « tente » (lis, delë, çadër), sans compter ceux que je ne connais qu’en albanais (rrap, et le fameux lofatë des routes après Berat).
Il serait bien possible de se constituer un vrai langage avec tout ça, rrap pour la force l’âge l’enracinement, lofatë pour la joie les lèvres l’attirance. Lis pour la paix la respiration l’âge aussi. Peut-être les nuancer ainsi : rrap pour l’âge des corps et lis pour l’âge des esprits. Dans le bois il n’y avait que la naissance et la mort, le nouveau-né et le desséché ; bourgeons duveteux, feuilles mortes et trocs fendus au coeur noirci.
Ces mots et leurs composés : le verbe lofat- pour s’exclamer, se maquiller, célébrer ; l’adjectif pour que le regard pétille comme celui d’Amra ; l’adverbe pour vivre cette douceur. Le verbe rrap- pour l’installation, la construction, le mijotis des lourds repas d’hiver. Le verbe lis- pour tout ce qui ne s’exprime pas par rrap- ou lofat- et que pourtant rrap- et lofat- conditionnent. Nivica est une experience plus lis, celle de Shkodër à l’auberge était un temps lofat.
Le jour revenu, j’ai compris que rrap était « platane » ; quant aux lofatë des routes après Berat, on les appelle « arbres de Judée ».

Les moutons ont pris position sur la terrasse du café déserté et paissent maintenant dans le jardin de l’école, à distance de ma tente. Puis ils s’éloignent en direction des ruines et les derniers assiégeurs de la terrasse s’enfuient à leurs trousses en bêlant. Il n’y a vraiment plus que moi ensuite. Le soleil a redoublé d’efforts pour vaincre la couverture de nuages et commence à dessiner des ombres sur l’esplanade.
Est-ce que je dormirai dehors à Gjirokaster ou sous la tente, ou dans un lit d’auberge ? Les cycles se mélangent. Je me sens très fort et très fragile.
J’ai envie d’un peu de Judée peut-être, et Shkodër n’est qu’à une journée de stop. Je crois que c’est le genre d’instants où l’on comprend qu’on vagabonde plus qu’on ne voyage, et c’est une prise de conscience pétillante. Revenir 400 km en arrière, parce qu’on y a déjà des bons souvenirs, de la joie et un peu d’attirance, tout ça cristallisé autour d’un mot qu’on ne connaissait pas la veille.

Ponts de Berat

Berat est souvent appelée la « ville aux mille fenêtres », en référence à l’architecture ottomane de ses vieux quartiers, mais je crois que j’ai surtout des histoires de ponts à raconter.

La fraicheur était descendue. Les faces blanches des maisons anciennes regardaient le soleil s’en aller derrière la montagne. J’avais diné, il ne restait plus qu’à revenir à l’auberge en passant le vieux pont sur l’Osum. Je voudrais dire qu’il fut construit pour relier la côte adriatique à la route d’Istanbul mais c’est faux, cette histoire-là est celle d’un autre, le pont Arslanagić à Trebinje sur lequel je passais huit jours plus tôt, là aussi revenant de la vieille ville sans y avoir diné mais un feuilleté aux épinards diffusant son fumet dans mon sillage ; c’était mon dernier soir en Herzégovine et le crépuscule prenait un tour sinaïte, sommets bleus, monts roussis dominés par un ciel clair comme de l’eau au milieu duquel montait déjà une lune énorme ; sur les pentes lointaines le soleil éclairait encore une église solitaire, j’avais faim, le feuilleté me réchauffait la paume. Les deux ponts se confondent dans ma mémoire, tant de villes, tant de ponts en si peu de temps.

Cette fois donc, je passais sur ce vieux pont qui relie Gorica et Mangalem, les deux rives de Berat. Une certaine mélancolie s’installait en moi. Je l’avais sentie, depuis une heure, piétiner comme les chiens qui font de longs tours sur eux-mêmes avant de se décider à s’assoir. Arrivé au pied du pont je me sentais triste comme il faut, noyé dans le confort d’avoir payé une auberge où passer la nuit, et mon regard inspectait machinalement les rives de l’Osum et les arches de pierre en quête d’un abri où dormir simplement, où j’aurais dormi si j’avais atteint Berat à un moment plus ascétique de ma vie. J’aurais longtemps écouté les voix des passants nocturnes, la rumeur constante de la rivière allant sur les galets, sa voix déployée au fil de sa vallée, timbre d’eau et de cailloux, architecture vocale complexe et lancinante jetée par-dessus le bruit des derniers badauds en quête d’un restaurant. Eventuel dormeur sans autre toit que l’arche d’un pont abimé par les crues et rebâti d’ère en ère, hypothétique clochard à la présence aussi impalpable, aussi indessinable que celle d’un bois de chênes.
J’ai visité un bois de chênes un peu avant d’écrire ma page de journal sur Berat. Mais à Berat je ne pensais pas à eux, je ne connaissais pas encore les bois de chênes albanais ; seule la vie éthérée des sadhus se rappelait à mon souvenir et me manquait. Semaines sur des bancs de Corée et des trottoirs australiens. Sommeils au creux des villes, à l’arrière des villas, au coin des boutiques ou sous cet arbre que je n’ai jamais baptisé dans le maquis indien. C’est comme si le rocher lentement acheminé jusqu’au sommet de la colline avait roulé dans le ravin et que je reprenais tout à zéro. Mais au-delà de la fièvre montante des kilomètres et d’auberges inconnues les trottoirs se pressentent à nouveau, ce n’est pas une prophétie ni une promesse fougueuse, rien qu’un calme pronostic.

Revenu à l’auberge j’ai accordé du temps à cette tristesse passagère, sans vainement m’acharner à ressentir de la joie. La tristesse a un gout de tristesse et je m’efforce de l’accueillir avec le même bon coeur que s’accueillera la joie, le moment venu. C’était à Kainan la première fois que je m’y étais essayé, cherchant un abribus où passer la nuit, sur le chemin des Quatre-Vingt-Huit Temples. L’apprentissage de la tristesse, cette manière qu’on a de pouvoir l’observer aller et venir en nous comme n’importe quel autre sentiment, sans s’épuiser à déplorer sa présence.
Dans la nuit, peut-être parce que cette sorte de tristesse m’avait rappelé Shikoku et que c’est au large de Shikoku que j’avais appris sa mort, j’ai rêvé d’Olivia. On était à la ferme. Je ne sais plus de quoi on parlait, la discussion était enjouée et se finissait en longs rires. J’ai été si heureux au réveil, et l’impression de l’avoir revue et d’avoir partagé du temps avec elle ne s’est pas dissipée.
Il y a vraiment eu à Berat toutes sortes de ponts qui se sont confondus, ou de fenêtres peut-être bien, de courants d’air, de perspectives.

Du bout de la rive de Gorica part une route qui perd vite toute trace d’asphalte et serpente dans les vallées arides en direction de Këlcyrë et de Tepelenë. De hameau en hameau s’apprend la prononciation de l’albanais : Drobonik, Zhitomi, Tërpan, Paraskuar, Rehove, Gllav, Buzë.
Comme un mauvais trayeur de chèvres je dois m’y reprendre à plusieurs fois, la mammelle de souvenirs que j’estimais tarie ne l’est pas tout à fait ; le premier souvenir est celui du sommet de la Trebeshina dont la piste de Buzë offre quelques belles vues : des taches de neige s’éparpillaient encore, l’affublant d’un curieux pelage de panthère. Le second, c’est l’aridité de ces collines-là, qu’une forêt reprend parfois de mauvaise grâce, comme une barbe sur des joues trop creuses. Garrigue et maigres pâtures souvent égayées de troupeaux de moutons et de lofat aux branches chargées de fleurs roses… sans avoir la moindre idée, au moment où j’écris mon journal, de comment traduire lofat.

Sous tous les feux

Minaret sur la colline, marc au fond de la tasse et deux routiers qui fument tranquillement à l’intérieur du café. Bihać. Commence avec Nadim la traversée de la lande de Bosnie, écrasée de brume.
Après des heures de brouillard surgit Jajce, perchée sur ses rochers, dominant ses cascades. A la tombée du jour Nadim gare la fourgonnette sur un parking et m’invite dans une bonne auberge de Travnik où l’on dine d’une généreuse portion de feuilleté de pomme de terre et d’un bol de yaourt. En regagnant la voiture le ventre est plein mais le corps se réchauffe difficilement ; Nadim semble excité, il me parle d’une surprise qui m’attend avant d’arriver à Sarajevo, veut que je devine mais ne me donnerait pas d’indice pour un sou. La route se poursuit, le trafic s’intensifie, on a dû rejoindre l’axe principal mais après ces premières heures désertes et brumeuses j’ai l’impression que la Bosnie est le pays d’une espèce nocturne qui ne s’éveille qu’à la lueur des phares.
La surprise mesure quelques mètres carrés planqués en contrebas de la route, au bord d’un sentier sur lequel la fourgonnette s’est engagée en cahotant. On s’est déshabillé dans le froid persistant, au-dessus de l’herbe flottait ce que j’ai d’abord pris pour du brouillard. Mais c’était bien mieux que ça. Vapeurs. Bientôt les froidures des vallées bosniaques se mêlent à l’eau brulante, descendent tout au fond des boues sulfureuses pour n’en plus jamais revenir. Nadim a l’air satisfait de son petit effet. Je crois lui avoir dit que c’était la plus belle des surprises, que ça valait tous les feuilletés de pommes de terre du monde (je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai l’habitude de peser mes mots quand il s’agit de nourriture et à y repenser c’est surement l’addition des deux cadeaux, la pomme de terre et l’eau brulante, qui m’a rendu fou d’aise). Quand on a repris la route de Sarajevo, le froid n’existait plus.

La vendeuse de journaux, le portier du grand hôtel, le serveur du resto lounge, tout le monde sur Maršala Tita a été mis à l’épreuve de ma méconnaissance du bosniaque. Heureusement l’artère est très animée un samedi à 23 heures et tous ensemble on finit par la trouver, cette auberge à sept balles dont j’avais l’adresse et nichée au premier étage d’un théâtre qui lui interdit toute enseigne. C’est un grand appartement chaleureux, tenu par Amra et une poignée de volontaires. Sous le feu de son regard (il pétille comme le ciel envahi de dragons de Dubrovnik) la conversation s’engage facilement. Dans la cuisine un routard se fait couper les cheveux, d’autres fument sur le petit balcon surplombant l’arrière d’une boite de nuit.

Au matin, Ajdin est là dans la cuisine et me raconte plein d’histoires, c’est comme ça que je me réveille lentement, dans les méandres de ses mésaventures urbaines, dessinées à gros traits de mauvais anglais entrecoupé d’allemand. Il a erré de boite en boite et de banc en banc, sous l’effet des pilules qu’il a passé son samedi à dégoter à travers Sarajevo et qui ne l’ont pas encore laissé dormir. Ses histoires bousculent comme un texte de Fante ou de Cucurto, il faudra les écrire un jour. Peut-être pas sur cet ordinateur albanais, mais un jour ; si possible en trouvant la manière de triturer la nightlife bosnienne de même que les bouches yougoslaves triturent l’anglais, avec cet accent fluide qui depuis la Slovénie roule les r, approfondit les voyelles et prend chaque h à rebrousse-poil ; comme Ajdin il faudra les raconter à rebrousse-poil, les nuits de Sarajevo.

Il y a beaucoup d’histoires ici. En arrivant dans la capitale, Nadim me parlait du grand-père au bazouka artisanal dont les sept décharges avaient terrassé sept tanks serbes, en 1995, au bout de quatre ans de siège. La fourgonnette remontait un boulevard, « Il était là. Les tanks étaient là-bas », il s’est borné à dire en me montrant un carrefour animé. Grandpa Bazooka.
En se promenant par les rues, les passages, les volées de marches, on sent la guerre qui se retire, lentement, comme la mer au fond des lagunes adriatiques. Trous dans les pierres, moignons de façades, éclats de grenades érigés en stèles.
Les rues sont frisquettes et, dans les mosquées, les tapis tièdes sous les pieds. Je passe par une supérette avant de rentrer à l’auberge pour dépenser mes premiers marks, parce que les Balkans m’ont appris il y a longtemps la couleur la plus sainte : un vermillon huileux que les grands-mères yougoslaves confectionnent chaque automne pour en repeindre les portes du Paradis, c’est après la récolte des poivrons. Une trentaine de kilos fera l’affaire pour faire durer l’ajvar tout l’hiver, iconique caviar de poivrons qui pour l’estomac est l’équivalent d’une source chaude après une journée de brumes. A la cuillère c’est formidable ; tartiné sur du pain ça se savoure aussi. A l’auberge, une Italienne fraichement arrivée en a mélangé à du cream cheese pour assaisonner ses pâtes, sans prendre conscience du sacrilège ; Amra a pincé les lèvres, le feu de son regard soudain éteint, noyé dans un marc de pupilles désabusées ; et puis elle m’a vu crispé aussi, au fond du marc la lueur s’est ranimée, elle m’a adressé un regard pétillant avant de s’enfermer dans sa chambre.

Par les Grisons

12 avril, Novo Mesto

Etre au sec dans des vêtements tièdes. Teeshirt et caleçon de route lavés de frais sous mes pieds rouges et ruisselants au cours d’une douche brulante de quinze minutes. Le balcon de l’auberge de Novo Mesto donne sur de quiètes ruelles qui après la pluie prennent la respiration profonde des dormeurs. Façade vert amande un peu sale taillée d’une longue gouttière autour de laquelle on n’a pas repeint depuis des lustres et qui laisse apparaitre de belles pierres orangées qui s’effritent. Les citadins aussi ont le pas tranquille maintenant que les averses ont cessé mais le long des trottoirs à petits pavés gardent le parapluie ouvert, par prudence ou par paresse, ou juste parce que c’est agréable de lui faire prendre un peu le sec, pourquoi un parapluie ne verrait-il que la pluie ? Une petite maison jaune, tout au bout de la perspective, avant que la ruelle ne s’enfuie à nouveau.

Dans la rue entre Marghera et Mestre, hier matin – parce qu’il faut dire, redire et écrire que ce n’était qu’hier matin sinon j’aurais peine à y croire, les jours de stop valent triple dans le souvenir qu’on s’en fait -, un bonhomme s’était arrêté pour me demander ce que je pouvais bien foutre, trempé avec mon sac à dos, quinze bornes hors de Venise, avant de passer son chemin en me gratifiant d’un souriant : « Pioggia fino a domenica ! » C’est le genre de conclusions dont on se passerait bien quand on fait du stop en Italie par un jeudi maussade, « Il pleut jusqu’a dimanche ! »
Parce que l’Italie n’est pas forcement une partie de plaisir. Tout peut commencer par de belles sessions de stop germanophones en Haut-Adige, après quoi on subit des heures de pluie au péage de Bolzano, on se fait chasser : des péages, des bretelles, des rondpoints, par des policiers dont le regard noir a probablement été acquis de haute lutte au cours d’une formation de deux jours ; même sur les aires d’autoroute il se trouvera bien de la flicaille pour avancer vers vous en désapprouvant du doigt vos velléités beatniks. Sur les routes plus modestes, le relais passe aux carabinieri qui vous cueillent en pleine campagne à l’heure du déjeuner (le leur ; un autostoppeur ça ne mange pas, ça tend le pouce et ça ferme sa gueule) et passent des plombes à inscrire dans leur tableau vos prénoms, votre lieu de naissance, et d’autres plombes encore à lire ce passeport comme un bon roman, à apprendre les couleurs au fil des visas et des tampons, violet coréen, jaune papou… En perdant mon temps à la sortie d’une station-service de Vénétie où j’ai fini par monter la tente – dissimulé derrière d’affables semi-remorques -, au revers d’une glissière de sécurité que seul un autostoppeur aurait l’énergie du désespoir d’atteindre puis de graffer j’ai lu mercredi soir : « Italien de mes couilles ». J’avoue, piteusement, que lire ce témoignage m’a bien réconforté.

Les relatives difficultés italiennes permettent de chérir d’autant plus l’absolue sweetness des trajets suisses et slovènes. La gentillesse du vieux Grison qui m’a offert une longue route à travers la Suisse dans un schwyzerdütsch mâtiné de romanche, l’étrange expérience du train à voitures du tunnel de Vereina, les hautes congères en franchissant l’Offenpass, l’austérité romane du val Müstair, le parfum des glycines dont les grappes lourdes adoucissent les façades de Vénétie, les forêts slovènes.

Le soir, au chaud dans mon duvet derrière une station-service ou une aire de camions, il y a bien trois quarts d’heure de lecture avant que je préfère la rêverie somnolante à la littérature. C’est Alexis Zorba de Níkos Kazantzákis, savant mélange d’ideaux bouddhistes et d’hédonisme persan, de mélancolie et de fureur de vivre ; et tout se passe en Crète, sur la plage, en grignotant des olives.

Déjà 19 h sur ce lit de Novo Mesto qu’un couple de routards slovènes sédentarisés a tenu à me payer (« So many people helped us on the road in the past, it’s our turn now!« ) alors que je grelottais vaillamment à la sortie de Mirna Peč, très loin des chaleurs crétoises et des envolées de Hafez. Il ne pleut plus. Tant mieux : parce qu’il y en a encore sur les routes, des autostoppeurs grelottants.

19 h et au chaud je croque dans l’un des millions de petits fromages de chèvre que Mathilde m’a légués en quittant la ferme. Pas sûr qu’ils voient la Grèce comme promis : c’est mon plaisir solitaire, un chaque jour, tantôt en réconfort, tantôt en célébration… une vraie eucharistie à la mode de l’autostop, au nom de la Route, de la Chèvre et du Saint-Cabri, amen. La Grèce, la tomme la verra peut-être, je me suis promis de ne pas y toucher avant la halte en Bosnie, quitte à baragouiner à tous mes conducteurs que là dans le petit sachet qu’ils voient dépasser il y a de merveilleux fromages de ma cousine et que c’est ça qui sent, pas moi ; et après tout ça lance la conversation. Mais à Sarajevo je la dévorerais bien.

8 au 12 avril (Bâle – Glorenza – Vicenza – Marghera – Ljubljana – Novo Mesto)

Triste temps et Iseut

Les giboulées balaient les champs. Le vent nous colle aux mollets un pantalon déjà bon à essorer. Ça souffle fort, ça fait vaciller le marcheur le long de la départementale, on se déséquilibre, on pose un pied dans la boue, on est projeté un instant en pleine chaussée, ballotté par les bourrasques. Les voitures font de grands écarts pour nous éviter, sans ralentir l’allure, battant furieusement de l’essuie-glaces.

Ce matin il ne pleuvait pas. J’ai pu démonter tranquillement la tente derrière l’église d’Elliant et prendre la route en chantant des trucs et en recensant les victimes de la circulation (crapauds, mésange, grenouille, chat, salamandre, rapace). Mes affaires étaient sèches, mes vêtements, mon moral.

Jusqu’à Coadry le temps s’est maintenu. Un soleil incertain tombait sur les jonquilles, trainait sur les bas-côtés couverts de pétales de camélias. Coadry, c’est simple, c’est un petit bled sur la D50 entre Coray et Scaër, à la jonction de la route de Tourch. Le carrefour est nimbé du halo rouge d’une discothèque, « La Feria », où pas une âme ne vit à onze heures du matin. Un peu plus loin sur la départementale apparait un bar-tabac au parking encore animé d’un timide ballet de voitures, on est dimanche et ça y est, il pleuviote.

Ensuite : la pluie froide, le vent qui l’amène à grandes rafales penchées, le pantalon tout juste déperlant qui se plaque aux jambes en bisous avides. Il reste encore quatre kilomètres jusqu’à Scaër où, peut-être, on trouvera une bibliothèque… un abribus… un recoin…

Scaër. J’achète une baguette au supermarché miraculeusement ouvert un dimanche à 12 h 50. Ça fait longtemps que je n’ai pas mangé. La housse rajustée sur le sac, le pain planqué sous l’imper, je chemine jusqu’au centre du bourg où se dresse une belle église close. Je dépose mes affaires sous le porche et grignote debout en jetant un œil aux annonces de la paroisse et à la lettre de l’évêque qui exhorte ses ouailles à voter aux européennes. Il y a un PMU presque en face. En partant, je m’approche des vitres, c’est bien ouvert, avec des gens attablés à l’intérieur. Mais qu’est-ce que j’irais amener là-dedans mes kilos de flotte et mon portemonnaie pas rempli.

J’ai cru que le temps s’améliorait mais la pluie reprend de plus belle en passant le pont sur l’Isole.
Ça se calme plusieurs fois au cours de la journée, le pantalon s’allège, sèche ; les jambes fatiguées, les tongues crucifiées de gravillons, je cherche un coin où camper. Mais entre Scaër et Le Faouët il n’y a rien de tout ça : la déclivité des champs, des sous-bois nous ferait invariablement glisser au fond du sac de couchage dès le début de la nuit froide, pour nous tasser dans un fond de tente humide. Les rares terrains plats sont aussi plein-phares et tout près de la route. Il y a eu un petit panneau tout à l’heure : on n’est plus au Finistère. Ça ne change pas grand-chose. Le mauvais temps entre au Morbihan comme dans un moulin.

Une autre fois, après avoir dépassé une de ces maisons abandonnées qui ponctuent les routes bretonnes, j’emprunte un sentier qui me mène à un petit coin de champ plat, abrité du vent. Je pose mon sac, prêt à désangler mes arceaux de tente. Un claquement retentit non loin, puis un autre. Repartons alors, c’est clairement le pire endroit du monde.
Je suis peut-être une âme sensible, un angoissé, un paranoïaque, mais à camper à deux pas d’une maison abandonnée je sais que je passerais une mauvaise nuit. Les persiennes qui claquent, le vent dans les carreaux cassés, et puis toutes les images qui redonnent du pouls aux étages éteints : squatteurs, seringues, trafics. Il y a tout ça qui grandit au moindre bruit, quand on est séparé des paumes de la nuit par une simple toile de tente. En regagnant la route, sous la pluie revenue, je suis un peu réconforté à l’idée d’avoir eu la présence d’esprit de me préserver de tout ce fatras insomniaque.

Les bourrasques, le ciel plombé, les villages aux églises closes campent une ambiance dont la lourdeur me rappelle bizarrement Gracq et le Château d’Argol. C’est comme si, au coin des champs, les rafales en passant ébouriffaient les herbes jusqu’à leur faire changer de nature, jusqu’à ce qu’elles deviennent italiques. Ça, il le fait bien, Gracq. Faire s’épanouir le surnaturel par la mise en italique.
Enfin, la pluie a repris de plus belle, ça doit faire déjà trente bornes aujourd’hui et j’aurais tendance à dire qu’elles comptent double sous cette flotte, si bien qu’au bout du compte, le moral aussi est tout mouillé.

Sous-bois. Accalmie. A chaque coup de vent, les cimes essaiment encore de la pluie à tout-va. Les branches craquent. Monter la tente. La housse imperméable de mon sac en laissait une petite superficie découverte et la plupart de mes affaires sont mouillées. Isolés dans des housses étanches ont survécu à la tempête : 1° mon carnet, 2° la liseuse, 3° mes vêtements pour la nuit. Quant au reste, à l’instant où je me glisse sous la tente il n’est pas du tout opportun d’en tenir la liste.
Moral engageant comme du pain mouillé. Si au moins j’avais un smartphone, je pourrais me balader sur internet, parler à des copains, accueillir sous la tente la chaleur des gens. « Si seulement j’avais un smartphone » est un signe assez indubitable d’une baisse de moral critique et une partie de moi s’en amuse, du fond de la grisaille. S’ensuivent quelques réflexions désabusées sur le sens à donner à ma vie, l’absurdité de l’errance solitaire qui n’a d’égale que l’absurdité de n’importe quelle autre existence. Bref, la panade. Pluies éparses sur ta gueule, crie Cioran dans un coin de ma tête.

Duvet passablement épargné par la pluie. Vêtements secs. Mains glacées. Mâcher un morceau de pain humide puis se laisser engloutir dans la chaleur naissante du duvet, allumer sa liseuse. Lire Tristan et Iseut. Accepter que l’une de ses mains reste glacée à tenir la liseuse, tandis que l’autre se réchauffe dans un recoin du duvet. La Reine d’Irlande fabrique des potions. En Cornouailles, dans un nid d’hirondelles, on retrouve un fin cheveu d’or. Le toucher de la pluie sur la toile de tente. La fatigue commence à m’éloigner des phrases.
Je ne crois plus être prêt pour un printemps sur des routes si tempérées.

Quimper – Elliant (2 mars), Elliant – Le Faouët (3 mars), Le Faouët – Comper (4 mars)

Le jour suivant, un rayon de soleil matinal perce les nuages, sur les façades du Faouët c’est comme un onguent qui s’étale. L’église possède un joli clocher d’ardoises. Moi je passe dans les rues désertes avec mon sac et mes pieds lourds, je me sens comme un joueur de flute, il me redore le moral ce tendre soleil-là, j’ai envie d’annoncer l’embellie à tous les habitants calfeutrés dans les chaumines. En Inde, bringuebalant dans les wagons bondés de seconde classe, le vendeur de thé se fraie un chemin, sa bouilloire de cinq litres à bout de bras, en psalmodiant « chaï-chaï-chaï-chaï-chaï… » Alors à travers le silence du Faouët on commence à entendre un imbécile heureux déclamer d’une voix grave et monocorde : « Soleil-soleil-soleil-soleil-soleil… »

Après midi, alors que les nuages s’amoncèlent à nouveau, je commence à tendre le pouce.

Guéméné, Pontivy, Mauron, Concoret. Églises, jonquilles et crachin.

Aux abords du château de Comper, un pépé dans son potager s’enquiert du poids de mon sac, un brin de paille aux lèvres. Ciel plombé, bois épais, étangs immobiles dont on voudrait se méfier. Un panneau flèche le tombeau de Merlin. Une aigrette blanche prend son envol.
Brocéliande se cerne difficilement. C’est comme si Gracq était là encore, enchainé, contraint par des ravisseurs chimériques de composer des haïkus.

Je campe un peu plus loin, après l’énième accalmie d’une énième averse. Demain j’atteindrai Treffendel, on parlera de livres inconnus, de vagabondages, d’éditeurs au travail. Lecture au fond du duvet, au loin sonne l’angélus. Mes affaires sont sèches ce soir et le moral goutte moins. Le roi Marc offre Iseut aux lépreux, Tristan traverse des vitraux. Troisième nuit sous la tente. Je réfléchis aux mois qui s’annoncent, de nouvelles idées poussent lentement. Il me faudrait un printemps moins austère, moins humide. Tristan a chassé les lépreux et s’est enfui avec Iseut. ils vivent au fond des bois, ils donnent l’impression d’être heureux mais je sais bien que ça ne durera pas : le texte ne le dit pas mais les atours du preux Tristan et d’Iseut la Blonde suintent, sentent le moisi. Je ferme les yeux en mélangeant tout, le printemps au soleil, Iseut aux cheveux d’or, les jonquilles.

Aujourd’hui l’Océanie

C’était le 20 novembre, dans une petite ville panachée de surfeurs, de nomades et de touristes, sur la côte. Je n’achetais pas à manger, je dormais dans la rue et j’installais souvent ma natte au même endroit, sur le seuil condamné d’une boutique, lisant le même livre jauni, enveloppé dans ma chère couverture rouge. On venait me parler, me proposer de l’argent, de la nourriture, des verres… même la vie éternelle une fois ou deux (« Jesus died for us bro! » mâchouillé d’accent australien). On est tant venu me parler que je n’ai jamais pu finir mon bouquin.

C’est le 20 décembre, à trois heures d’avion de là, j’ai un gagne-pain depuis deux weekends et je passe à plein temps dans dix jours. Je reviens de la Poste et le colis maternel embaume de l’odeur de cannelle des biscuits de l’Avent (parce que le reblochon est sous vide). Je suis venu rendre visite à mon amie Stef et tout s’est mis en place pour m’accueillir sur un terme plus long que prévu (pour être honnête je ne prévoyais rien). J’emménage après-demain dans un studio. Je ne compte pas m’acheter un lit, j’ai toujours ma petite natte en rotin thaïlandaise que mon dos apprécie étrangement, mais c’est une piètre défense face au sentiment grandissant que « je suis un homme installé dans la vie ».

Installé où ? dans un nouveau port sans grande attache. Je compte rester quelque temps à Nouméa, manipuler cette routine sédentaire, la faire passer d’une main à l’autre, voir ce que je peux bricoler avec. Ca va être très étrange de sacrifier 40h de ma semaine à gagner de l’argent. Je vais voir si j’y arrive toujours. Je voudrais consacrer mon temps libre à des choses qui me sont importantes : écrire, méditer, lire, diffuser mes quelques visions, survoler, dessiner des cartes imaginaires.

Je me réhabitue à écrire des mails, à répondre. C’est ça, surtout, que je voulais vous dire.

 

Je pourrais vous raconter plein de choses. 2017 c’est une belle année. Des semaines de pèlerinage sur un sentier bouddhiste bordé de fruits. L’épuisement qu’on connaît parfois à cheminer chaque jour, étranger et sans argent. Des semaines de plage à me réveiller sur le même rocher dans la rumeur de l’océan et ramasser du petit bois pour le café matinal. La foudroyante simplicité de ces autres semaines à m’endormir au temple, bercé par les mantras, sur les mêmes dalles de marbre. La lassitude de l’errance ou de la course à l’atlas. La tristesse de perdre un proche et l’incompréhension de sentir la part de mon avenir qui s’imaginait à ses côtés soudain distanciée, décolorée, s’éloignant. La curiosité tranquille qui se manifeste lorsque je m’installe dehors, quelque part, dans une ville qui deviendra ma chambre. Marcher le long d’une route et voir mon ombre maigre : l’ombre du bâton, l’ombre du chapeau, l’ombre de mon corps et du baluchon, pas d’autre, le goudron tout autour flambant de soleil. Livrer des batailles contre l’orgueil pendant des mois, puis des mois passés à tout relativiser et tenter de me satisfaire de l’exacte modération de toute chose. J’ai dormi sans remords dans ma cellule de méditation, j’ai ouvert des poubelles, j’ai passé la nuit sur des bancs de plusieurs pays, j’ai lancé des regards noirs aux gens qui me dévisageaient moi-l’étranger-moi-l’enturbanné, j’ai eu le crépuscule triste et le réveil serein, je crois même que certains sont venus me parler parce qu’ils m’imaginaient sage, j’ai rageusement acheté des antibiotiques pour arrêter le suintement de mes coupures, la nuit j’ai menti j’ai pris des trains à travers la plaine, je me suis beaucoup parlé à haute voix et à haut rire, il y a eu de l’ivresse, du transport, de profondes joies de lecture, des rencontres sereines, des forêts en colonnades !

J’ai retrouvé Beckett, Artaud, Duras, Proust, je me suis lassé de Flaubert, j’ai rencontré Tanizaki, Huysmans, Gracq… J’ai ressenti la solitude et puis j’ai dansé avec elle, ça je n’oublierai pas ; j’ai fait plein d’erreurs, je ne suis pas sûr d’avoir tenté d’en faire moins, j’ai attendu des jours entiers, je me suis ennuyé, je me suis inquiété, j’ai trouvé ma démarche absurde, j’ai mangé et recraché des choses, j’ai été si triste pendant quelques jours de deuil, j’ai observé des gens mal se comporter sans même le leur dire ; il y a une chose que j’ai failli faire et je ne sais toujours pas si ç’aurait fait de moi un héros ou un inconscient (mais l’héroïsme c’est peut-être lorsque l’inconscience se double d’une chance insolente) – et si, en me résignant à ne pas agir, j’ai fait preuve d’une certaine sagesse ou d’une odieuse lâcheté. J’ai connu tant de jours de banalité pour une seconde de grâce. J’ai pensé à mes proches. Je me suis dit « ils comprennent », je me suis dit « ils ne comprennent pas », les deux sont surement vrais, la chose et son contraire sont probablement toujours également vrais. Il y a un moment où je n’ai plus su quoi penser de rien, et comme tous les moments dont je viens de faire la liste, tous ceux que j’ai tus et tous ceux que j’ai ignorés, il reviendra, il se répètera, et son contraire se répètera, mais il y aura quelques différences subtiles sensitives minérales folliculaires pléistocènes peuimporte. C’est compliqué, d’être humain. Et puis c’est simple aussi. Mais c’est compliqué, avec toute cette pâte intellectuelle qui nous entoure. Si on n’avait que nos sens… Mais il y a toute cette matière grise, les sages circonvolutions de la démence. J’ai l’impression qu’exister, c’est se laisser flotter vers la mer. Et puis on a cet énorme cerveau, rose, monstrueux, qui n’a rien à voir avec l’existence et qui a pour fonction de créer des outils qui n’ont rien à voir non plus avec elle : nous tout ce qu’on doit faire c’est flotter, mais on est continuellement soumis aux messages de notre cerveau qui nous dit « tiens pour flotter j’ai pensé ce serait pas mal que tu utilises ça, ça et ça et ça et puis ça » en nous tendant successivement des tournevis, des rabots, des ouvreboites, des taillecrayons, de la colle à bois.

Me suis un peu emporté. Retour au sujet. Il m’est arrivé plein de choses cette année, vous vous en doutez, mais d’une certaine manière vous doutez mal, vous voulez parfois pressentir du fantasme, mais dormir sur le marbre d’un temple ce n’est pas ce que vous croyez. Vivre sur une plage ce n’est pas ce que vous croyez. Voyager non plus. Ce n’est pas ce que vous croyez que je vous dis, ce n’est pas ce que je crois vous dire. J’essaie de le dire avec sincérité, avec banalité, mais c’est impossible, parce qu’on a du mal à lire les mots, et que les mots sont des mots : des agents du mensonge. Tous les mensonges, tous les mensonges que le langage n’en finit pas de créer, toutes les fictions que créent intrinsèquement chacun des mots que je partage avec vous dans le but de vous faire accéder à la réalité que je vis. Ah, ces mots ! Il faudrait les étrangler. Et dire que nos journées en sont faites…

C’est pas grave, c’est bon de se laisser flotter dans cette étrange fiction qu’est la réalité. Parfois je me sens assez distancié de moi-même. Parfois c’est une histoire de compassion : je me regarde un peu agité dans nos tourmentes imaginaires et je me dis avec gentillesse que c’est pas facile d’être un humain. Toujours à nous débattre… tout ça pour quatre-vingts ans de respirations et le grand noir. Parfois ce n’est pas quatre-vingts, c’est quarante, et en écrivant ça je pense à toi qui ne me liras pas et qui ne m’apprendras plus rien, quelle tristesse, et derrière la tristesse il n’y a rien, c’est juste un décor de théâtre parmi d’autres, et moi je me regarde être triste, et à force de me regarder je ne ressens plus qu’une joie calme. Et tout ce que j’écris là, bon, c’est peut-être porté par la plume, probablement que ça ne veut rien dire vraiment, il faudrait me concentrer à me faire péter les tempes pour trouver un seul mot correctement réel. Savoir écrire c’est juste maquiller les mensonges de la langue un peu mieux que les autres. Il faut passer côté surréalisme, peut-être : dire par exemple que 2017 est pour moi une année où j’ai trituré de funèbres cuirassés au mouillage glaciaire, avec pour compagnons quelques pierres couleur de trèfle au chant apostrophé, qui sait, qui sait s’il n’y a pas quelques syllabes là-dedans qui pressentent une vérité plus profonde que tous les mots que j’aurais écrits après les avoir bien pensés à plat.

Je n’arrête pas de m’égarer dans des digressions, à croire que c’est une séance de méditation, cet article.

 

Je suis heureux. Je me regarde parfois l’être. J’ai une passion qui est le langage et je vais essayer de m’y consacrer davantage, c’est chouette les mots, c’est chouette tous les mensonges qu’ils nous offrent, même s’ils sont de tels menteurs que c’est difficile à suivre, ça fleurit de partout, des significations partout, spontanées, nouvelles, contradictoires, tout le temps, auprès d’une seule sensation, c’est dingue. Mon obsession du moment est que mettre en mots le réel c’est le rendre fictif. Je bloque là-dessus et surement que c’est une pensée très banale, mais on se construit comme ça, de banalité en banalité, et quand sonne l’heure on n’a pas dû aller bien loin. Beckett il a peut-être devancé les autres de cent mètres avant de tomber raide (lui qui n’écrivait que sur des béquillards). Proust il a fait quelques galipettes aussi au-delà de la ligne d’arrivée, bon. Et puis Artaud, Duras, Joyce, quelques autres… C’est bien. Des années d’efforts pour se permettre à la dernière seconde quelques pas de plus.

Avec tout ça, il faut encore que je prenne le temps de finir le petit livre que je lisais en Australie, ce vieux José-Corti à la couverture bien jaune frappée d’une boussole rouge, lessivée même par une averse équatoriale, avec des pages épaisses et qui aiment à s’envoler, déniché chez un bouquiniste à dix-mille bornes de son lieu d’impression, texte assez formidable, qui me file des interrogations et des envies d’écriture : Au château d’Argol, de Julien Gracq. J’ai aussi un petit projet qui s’intitule provisoirement « L’Hiver 18 », en référence à L’Eté 80 de Duras, l’idée serait d’écrire chaque jour un petit peu, peut-être un genre de carnet quotidien qui ne s’embarrasse pas d’établir une nette différence entre journal de bord et fictions. Des pensées qui rejoignent un scénario de fiction, qui reviennent à la réalité, à des souvenirs, une navigation à vue dans ma tête, la place aux mots plus qu’au script, et vogue…

Je voulais vous écrire une petite note, éventuellement une actualisation de mon état d’esprit, finalement comme d’habitude c’est parti en jungle, en panorama intérieur, c’est comme ça. Donc là je suis à Nouméa, je vais bien, je suis content, je vais peu à peu prendre de vos nouvelles à moins que vous ne me devanciez, j’ai hâte de partager un jour des moments avec vous, de voir dans vos yeux, de vous voir voir dans mes yeux. Les états d’esprit passent comme des diapositives, parfois reviennent, couleurs nuancées, éclairage avivé, repartent, les états d’esprit passent, la vie passe, c’est court, c’est absolument rien, mais à nos yeux il faut bien que ce soit absolument tout…

 

 

PS : J’ai ensuite publié quelques vidéos à Nouméa à l’hiver 2017 ; la première est disponible en deux parties ici puis ici, la seconde .

2017 sans se retourner

(Pardon pour les accents, je vous ecris d’un cybercafe. Gokarna, il est midi dix.)

Maintenant je voudrais voyager dans un plus grand denuement. Jai toujours eu dans un coin de la tete, le coin des reves vagues et des modeles inavoues, la silhouette des saints partis au desert, nobles abandonnant leurs possessions pour vivre du simple monde. Je me souviens, quand j’etais petit j’avais entendu et melange les histoires de saint Antoine, saint Francois, ces types dingues qui se retrouvaient soudain face a l’evidence que les terres et les titres etaient la plus miserable des richesses, et qui laissaient tout dans le fosse, partant sur les routes ou dans une grotte, pour un ermitage parfois itinerant, types dingues qui jeunaient, devenaient sales et commencaient a parler aux oiseaux. J’etais petit et ces gens me semblaient tout a fait integres a notre societe. Les adultes les evoquaient avec respect on les celebrait meme dans le calendrier. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais remis en question la demarche de ces gars-la. Leur exemple brillait toujours, perdu au fond de ma memoire. Il se fondait a un autre, une histoire que me racontait ma mere de temps en temps, ce clochard qui vivait a Nantes et qui etait clochard parce qu’il l’avait choisi. Je dois vous dire, peut-etre qu’un jour je reviendrai a Paris parce que je voudrai y etre clochard. En tout cas, peu a peu c’est ce que je reponds, quand des voyageurs me disent : ‘And what will you do back home?’ ou « T’as un projet ? ». Ils accusent le coup, me regardent un peu ahuris, et moi ca me derange parfois, parce que ca mettrait trop de temps a tout bien leur expliquer mais au moins ma reponse est sincere… Voyager, etre au clair avec moi-meme, m’a fait prendre conscience que les saints mendiants, les ermites et les clochards, je les considere encore maintenant comme un exemple et que je n’en trouve pas de plus grand.

Alors je suis ce fil. Ca m’amuse de realiser qu’il vient du fond de l’enfance. Les details de la demarche, vous les avez eus peu a peu dans plein d’articles differents, au gre des derviches et des deserts, peut-etre meme que vous avez pressenti avant moi ce nouveau chapitre. L’idee c’est de naviguer sur le monde, un temps indetermine (quelques mois ou annees), sans passe ni avenir, avec peu de possessions.

L’autre chose, et pas des moindres, c’est de voyager sans en temoigner autrement que de vive voix. Je ne suis l’ambassadeur de personne et je ne peux plus vivre comme ca, a des milliers de kilometres et pourtant constamment dans les phares de la France. Depuis que j’ai commence a voyager je suis reste assez connecte, demandant des nouvelles, racontant des episodes de voyage, et c’a ete absolument benefique pour des tas de raisons, mais maintenant je sens qu’elle ne le sera plus, parce que j’ai besoin de me jeter dans le present, sans un regard en arriere, pour tout croquer, ici, maintenant.

Je ne peux pas vous manquer parce que je suis vivant et je vous aime chaque jour qui passe. Et chaque jour qui passe je suis en miniature dans votre coeur et vous me parler, rigoler avec moi, vous pouvez tout partager. Ayons nos proches presents au coeur, c’est tellement plus important que de les avoir presents dans le salon. Aujourd’hui il y a cette addiction a la mise a jour, a l’update constante, savoir ou est chacun et ce qu’il fait, meme au bout du monde. Et si je disparais pour un temps indetermine, ca fait quoi ? Kiffez ! Kiffez le vertige !  Au debut peut-etre qu’on se sentira un peu ballotte tout seul au milieu du grand ocean, nos proches eparpilles par les vagues a des horizons entiers de nous, introuvables. Mais assez vite on les sent la, rives a notre coeur, comme une bouee, et plus rien ne peut arriver, la plus grosse houle sera bien incapable de nous separer de cette bouee-la.

C’est quelqu’un, il y a quelques mois, qui m’a dit : « Pars sans te retouner. » Au debut je n’ai pas compris la valeur de son conseil. J’aime la France, j’aime mes proches. Je ne suis pas parti pour fuir, alors pourquoi ne pas faire des signes de la main de temps en temps ? Maintenant j’ai compris, plein de gens m’ont fait comprendre cette annee, par de beaux mails souvent, qu’une relation ca ne se construit pas uniquement sur nos presences physiques et nos messages, mais aussi beaucoup sur nos absences.

Papa, Maman, je vais vous envoyer des lettres. J’aimerais que vous me disiez que ce n’est pas la peine, que vous comprenez ma demarche et que vous pouvez vous passer de mes nouvelles pour un an ou deux, mais c’est peut-etre encore un peu tot pour vous demander ca. Pour tous les autres, je vous embrasse et je m’amuse avec chacun d’entre vous, parfois, au detour d’une histoire ou d’un rocher, je vous ai tres souvent a l’esprit. Vous ne me manquez pas vraiment, du coup. Bise. Ou bien :

Love and light (comme on dit sur les plages hippies),

olivier