Ça vient du sud par bonds

C’est l’hiver aussi pour l’écriture. Pour réussir à remettre un mot devant l’autre, il faudrait s’inspirer des perce-neiges. Pourtant les couleurs sont réveillées ici. Les carrières d’ocre jettent sur le paysage des tours de magie, ça fait orange et brun et rouge et jaune, et bleu et mauve parfois, et gris, et encore bleu, tant et si bien qu’on n’arrive même plus à comprendre les couleurs qu’on voit. Les pins ont l’air gris, le ciel sable ? L’oeil s’embrouille. Les photorécepteurs refusent de faire leur mise au point. Tout clignote de couleurs impensables, et le ciel peut-être est rouge et les arbres bleus, la colline grise ou blanche. C’est la pagaïe dans les rétines. C’est pour moi une sensation inédite : mes yeux perdent l’équilibre chromatique. Comme si notre perception des couleurs n’était finalement qu’une affaire de rapport de forces, que la perpétuation d’une expérience originelle disant le ciel « bleu ou gris », disant le sol « vert ». Bouleversement des paramètres rétiniens, qu’on pourrait appeler, pourquoi pas, théorème de Rustrel. Comment exprimer cette sensation ? C’est comme si le cerveau, soudain pressé par une situation optique extraordinaire, un genre d’état d’urgence, un jamais-vu, cherchait tant bien que mal à harmoniser les messages chromatiques contradictoires qu’il recevait. Cherchant à résoudre une équation soudain cabossée, cherchant à remettre du raisonnable, du vraisemblable, au sein des nouvelles informations foutraques : si la terre est mauve, alors le pin devient gris et le ciel devient vert ? Mais qui est là, dans ce erveau, à décréter ce qui est vraisemblable et ce qui ne l’est pas ? Qui a ce recul-là, qui préside à cet exécutif s’octroyant la censure de ses nerfs ? Chavirant.
Y a pas que les canyons et les souterrains. 18 mars. Dans le Luberon, le printemps se frotte aux jardins, semant ses fruits confits dans le paysage : genêts, iris, jonquilles, au pied des rochers de Saignon, sur les bas-côtés partout, à l’aplomb des bories. Je lis un petit livre d’Oulitskaïa (une ‘povest’, me dit Irène : une longue nouvelle, format de prédilection dans la littérature russe) très intelligemment construit, qui s’intitulera : Ce n’était que la peste. J’ai aussi trouvé un Giono dans la chambre que j’occupe.
Il dit quoi Giono ? Parce qu’il n’est plus très loin : au-dessus de Manosque. Le pays n’est pas bien différent. Le voilà :


“La porte est ouverte et il fait grand jour.
– Arsule, comment veux-tu qu’un pays comme ça nous fasse du mal, regarde-le, tiens, c’est pas beau, ça ?
Tout bleu d’iris, terre et ciel avec, à l’ouest, un bouquet de nuages ; le jeune soleil marche, enfoncé dans les herbes jusqu’aux genoux. Le vent éparpille de la rosée comme un poulain qui se vautre. Il fait jaillir des vols de moineaux qui nagent un moment entre les vagues du ciel, ivres, étourdis de cris, puis qui s’abattent comme des poignées de pierres.” (Regain, p. 69)


C’est ma cousine Mathilde qui m’a expliqué le mot « regain », un jour, en donnant à manger aux chèvres. Mais c’était au coeur de l’hiver, en Alsace. Ici, 18 mars à 9 h, le soleil donne et Irène me conseille d’en profiter pour aller voir ce qui me sera inaccessible en charrette : Rustrel, Saignon. Je mange mes tartines dans le jardin. On parle des fleurs autour, du chat tigré qui se laisse nourrir, du petit amandier qui bourgeonne et blanchit. Puis Irène retourne à ses travaux d’écriture et je m’enfile une sérénade de départementales : séries kabbalistiques de nombres et de fourches, menant d’ici à Bonnieux, de Bonnieux à Roussillon. à Rustrel. à Saignon et Apt. Beaucoup de stop dont le succès arrache à Irène une ou deux exclamations, le soir venu. Le lendemain, prêt à partir, je lève les yeux vers la fenêtre : chute de neige. Un temps pour finir Giono et mitonner du crumble.
Le 20, le beau temps est de retour. Ça cahote sur la piste. Derrière moi rapetisse la petite silhouette d’Irène. La maison se rebâtit déjà dans ma tête, avec son doux brasil de courgettes gratinées et l’écho de toutes les conversations sur Siniavski, et Babel, et Voznessenski, les chats du coin et les distilleries de lavande.
Premières côtes, premières descentes. Fin décembre, Bonnieux m’était apparu à fleur de brume, enkysté dans ses pierres, brume-brume-brume, coupé au fil de brume, recuit au feu de brume, pas sûre d’exister sans, rembrumé… redressé tout pareil que Darjeeling, sur la droite au débouché du col. Un 20 mars, c’est pas la même : un petit soleil fait des pieds et des mains pour la chatouiller jusqu’au revers des pavés, même s’il fait encore frais. Les vieilles goguettes me reviennent et la charrette ne grince pas. Puis ça descend sec. Dans la vallée du Calavon, un vent froid souffle un peu. La nuit à Lumières picote.
On reprend, doucement. Les mots n’ont pas vraiment envie de sortir le nez de la chaleur du duvet. Mieux vaut ne pas trop se risquer. Sutout avec le mistral qui va me faire suer de Robion à la Sorgue et de la Sorgue à Avignon. Tout doux. Plutôt citer un autre passage de Giono, Regain, p. 44 :


“Ça a changé depuis la tombée du jour : une force souple et parfumée court dans la nuit. On dirait une jeune bête bien reposée. C’est tiède comme la vie sous le poil des bêtes, ça sent amer. Il renifle. Un peu comme l’aubépine. Ça vient du sud par bonds et on entend toute la terre qui en parle.
Le vent du printemps !”

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Muqattam surgit

J’ai l’impression d’être dans la caisse de Mahmoud et de remonter à Muqattam. C’est la nuit. Dans Le Caire ça roule à peu près. Mahmoud se marre à me faire prononcer Muqattam “Mu’atcham”, prononciation des petits lascars de la zone. Derrière les foyers épais de ses lunettes rondes, ses yeux se plissent en croissant de lune. Il a la gaieté facile. On écoute un tube américain un peu larmoyant. Les réverbères piquètent la longue côte en épingle jusqu’au plateau de Muqattam. Là-haut, on prend le temps de se garer sur la corniche et de prendre cette boisson, là, je ne me rappelle plus son nom, contenant des pois chiches et du piment. Liquide clair et brulant. Le Caire s’étale à nos pieds, dans la nuit ça fait un tapis noir où des fils d’or brillent çà et là. Un souffle tiède monte de la ville. Au loin, trois triangles sombres, massifs malgré la distance, signalent le plateau de Giza.
On est le 7 janvier 2021, je suis à Toulouse et j’envoie un mail à Mahmoud. Six ans plus tôt, on montait la côte de Muqattam. Je lui apprenais un peu de français, en échange il me logeait dans un appartement vide appartenant à je ne sais qui, une tante, une grand-tante. Quand j’arrivais à capter un peu de wifi, j’écoutais des conférences d’Henri Guillemin et je répondais aux mails de Jerca, nos premiers vrais. Il y a eu une tempête pendant quelques jours, on ne voyait plus le soleil, la température a beaucoup baissé, il ne faisait pas plus de 11 ou 12 °C. J’avais oublié de fermer la fenêtre de la salle de bains. Je m’en suis pas rendu compte, je ne connaissais pas trop l’appartement, qui comprenait deux salles de bain. Je suis entré dans celle-là, la tempête était finie. Elle arborait un lavabo doré, émail au gout pharaonique qu’on retrouve souvent dans la décoration intérieure au Moyen-Orient. Le verre à dents était posé à l’envers, à droite du robinet. Il formait un petit rond tout blanc. Je l’ai soulevé. J’ai passé le doigt sur le robinet, sur l’émail : le doré partait, granuleux. Tout est redevenu blanc. C’est la tempête de sable qui avait pharaonisé la pièce comme ça, de partout.

Je voulais juste parler de cette montée vers Muqattam. Ça m’est revenu en entendant par hasard la chanson fétiche de Mahmoud, ce soir, sur Youtube.

Une nuit, en revenant de l’oasis de Siwa où j’avais passé dix jours, je me suis perdu. Le bus était arrivé à trois heures du matin à Ramsis Station, je m’étais convaincu de prendre un taxi. C’était mon premier taxi au Caire. J’ai toujours eu une relation particulière aux taxis, et même aux rickshaws. J’ai toujours voulu les éviter. Je ne voulais pas avoir l’argent pour les prendre. Je me disais : “Tu prends jamais de taxi en France, pourquoi tu changerais tes habitudes sous prétexte que c’est moins cher ici ?” Le décalage des niveaux de vie entraine une foule de questionnements. En dépit de mon européanité, je n’ai jamais voulu être le nanti. Mais c’est, la plupart du temps, une bataille perdue d’avance. Quel que soit notre comportement, quelle que soit l’humilité de notre quotidien, la richesse de notre continent d’origine nous baigne comme une aura. Il n’y a pas la moindre humilité dans l’image que renvoie le voyageur : liberté de mouvement, envergure du loisir, accès à l’aventure. Accès aux vies rêvées. Comment prétendre à la simplicité ? Comment en réclamer sa part, sans susciter la moquerie ou l’aigreur ? Peut-on voyager sans porter le casque spectral du dominant ?
Empêtré dans ces contradictions, je continuais malgré tout d’ignorer les taxis. Je préférais marcher ou, si la distance l’imposait, galérer à trouver le bon minibus, parmi les milliers qui jour et nuit trifouillent les entrailles de cette mégalopole diabolique. Le Caire, énorme moteur dont, le soir venu, de retour dans une pièce silencieuse, on garde les tympans gonflés. Cette nuit-là, alors. Trois heures du matin, Ramsis Station. Retour de Siwa. Probablement le 9 ou 10 mars 2015. L’heure, la fatigue (les squats enfumés de Marsa Matrouh…). Taxi. Le taxi me dépose à Muqattam. Je suis sorti, paumé. On n’était pas passé par Sayeda Aisha, on n’avait pas pris la montée familière aux alentours soudain sinaïtes, on n’avait pas suivi le piquetis jaune des réverbères. On avait traversé Héliopolis, peut-être. On était arrivé par l’autre bout de Muqattam. J’étais plutôt perdu. Je me suis démerdé, j’ai retrouvé le quartier, puis la rue, je suis passé par-dessus la grille et au premier j’ai enfoncé la clé dans la serrure.

Le lendemain, avec Mahmoud et le camarade David, on s’est chauffé à partir tous les trois au Sinaï. Muqattam est un souvenir d’Égypte et de voyage assez particulier, un souvenir sous cloche, un vieux vieux souvenir qui date d’un moment où je ne connais pas encore le Sinaï, qui m’évoque des lagons prisés par la jeunesse dorée cairote et alexandrine. Je reviens du jardin de Fatnas (Siwa ici, ici et ici), réchauffé par l’hospitalité siwie, alors filer en station balnéaire, sur un littoral bétonné, à booker des matinées de palme et tuba, ça m’enchante pas. Pendant que Mahmoud et David tout excités m’exposaient leur projet, je me suis dit : “C’est vraiment parce que c’est vous.” C’est un moment lointain, où mon identité n’est pas encore nourrie de la splendeur des montagnes, du désert, des petits renards de l’aube et des ombres bourrées de visages dont regorgent les défilés gréseux des wadis. Moment lointain où ma personnalité n’est pas en contact avec celle de la bédouine suisse de Ras Sheitan. À Muqattam je vis encore sans connaitre Misou. Pas dans les plans que le voyage prenne une tournure existentielle si marquée. Je ne connais pas Olivia non plus.
Et maintenant, qu’est-ce qu’il reste de tout ça ? Est-ce qu’il reste des choses ? est-ce qu’il me reste un peu de ce sable-là ou est-ce que tout m’a filé entre les doigts au fil des années, 2017, 2018 et ainsi de suite, passées à ne plus fréquenter les wadis, les lagons, l’état d’esprit poétique dont Misou semblait dépositaire ? Il m’arrive souvent de faire des crumbles, c’est Olivia qui m’a appris. Et Misou, j’écris des livres en pensant à elle. Mais dans ma pratique de la vie, qu’est-ce qu’elles m’ont laissé ?
Plus rien ne m’attend là-bas, elles ont disparu l’une comme l’autre. J’ai peur de retourner au Sinaï. J’ai peur de me confronter à ça : aux vallées pleines de sable, emmurées de crêtes, ponctuées d’acacias rabrougris. À quel point le paysage du Sinaï se confondra-t-il avec mon passé ? quoi d’autre qu’une vallée engloutie de sable et de rochers, un éboulis avec des amis en-dessous, pauvres cadavres… Merde, c’était il y a six ans seulement, et les personnes qui là-bas m’ont ouvert le coeur, elles ne sont plus là. Elles sont là mentalement. Leur corps ne s’agite plus au bord du lagon ou entre les goyaviers.
Une partie de moi trouve cette formule d’un lyrisme un peu ridicule : « mon passé ». Mais comment situer différemment ces moments avec Olivia, avec Misou, qui n’existent plus que dans ma seule mémoire ? Mon cerveau est l’unique disque dur de la planète où s’entendent encore, mêlées, ma voix et la leur.
J’ai mes carnets, un ou deux articles de blog et mes souvenirs visuels et auditifs. Je farfouille là-dedans ce soir : dans la mémoire. Je regarde encore ce petit rond tout blanc, le centimètre carré de surface épargnée par la tempête de sable. Peut-être que la température a un peu baissé dans mon coeur ces dernières années, à force que le Sinaï se change en fantômes. Il faudrait leur redonner un peu de corps. Peut-être qu’il faudrait pèleriner un peu à leur santé. Misou elle disait, en Inde, va de village en village. Misou elle disait plein de choses. Elle ouvrait la bouche et délivrait une parole incroyable, d’amour, de joie et de liberté, qui inspire pour la vie, genre, pour la vie.
Bon, je voulais juste parler de Mahmoud. On était dans la voiture, on écoutait cette chanson qui m’est revenue aux oreilles ce soir, on laissait derrière nous Mohandessine et Zamalek, ghettos chics de prédilection de Mahmoud, pour rejoindre Sayeda Aisha et la route grimpant jusqu’à Muqattam. On était en février, l’air était tiède.
Je me demande s’il répondra à mon message. Je viens de lui envoyer un mail, je ne sais pas si je l’ai dit. La nostalgie me berçait gentiment, elle m’a dit “Lâche un peu Khayyâm, écris, écris ça, là, Muqattam qui te revient d’un coup, la route en côte dans la poussière” et puis, comme l’eau qui se faufile et s’infiltre et jaillit là où elle avait toujours prévu de jaillir, le Sinaï s’est engouffré dans le souvenir du Caire. Le Sinaï (bien sûr je veux dire : mon expérience au Sinaï), ce vaste lac souterrain dont j’oublie souvent la présence.
J’ai supprimé les lignes suivantes. Celles-ci, c’est déjà bien.


Varsovie, Calais, Alep (1/3)

[Lectures en charrette, 1/3]

J’ai lu La petite apocalypse.

Le héros se réveille. Dehors c’est la morte saison. Ça fait quelques décennies qu’elle dure. Ça pourrait être une matinée ordinaire, lucide, grise, occupée à rédiger un testament. Sauf que deux types frappent à la porte. Ce sont des copains du héros. Vieux frères de lutte anti-régime, sur lesquels la saison a passé, laissant ses marques. Découragement, maladie, fatigue, fatigue. “Nous voudrions te proposer quelque chose. Au nom de tous les camarades… Que ce soir, tu te fasses brûler devant l’immeuble du comité central du Parti.”

Au fil des chapitres, la journée avance. Le narrateur avance dans sa journée comme dans la ville. Il rencontre les camarades qui l’aideront dans sa tâche. Il se procure un bidon d’essence. Il revoit de vieilles connaissances. Il s’approche progressivement du lieu du drame. Mais est-ce vraiment l’heure des adieux et que signifient-ils ? D’ailleurs, est-ce qu’il est vraiment décidé à mettre le plan à exécution ?

Comment entrer en combustion ? (p. 209)

C’est une lecture qui commence d’une façon assez douce, un peu triviale, un peu burlesque. Au fil des chapitres, le récit prend des épaules. On dirait la marche du narrateur de plus en lourde. Ce n’est pas seulement à cause de l’enjeu final. C’est comme si de plus en plus de boue collait à ses semelles, la boue de sa vie, toute la boue de toutes les rencontres, les visages, les déboires.

C’est comme si au fil de Varsovie il se mettait à tirer tout ça, ce gigantesque attelage peuplé de fonctionnaires véreux, de politiciens jouisseurs et de femmes embrasées. La journée passe et le narrateur, accompagné du chien As de Pique, ce n’est plus un bidon d’essence qu’il transporte, c’est le régime entier. Puisque c’est ça que les camarades veulent bruler. Ce n’est pas lui, bien sûr. Combustion idéologiquement assistée. Transfert de destruction.

Le dernier tiers du livre est une sacrée prise de puissance, le trivial se mêle au tragique, il y a beaucoup de pleurs au revers du style, comme un lointain chant funèbre dont le volume augmente page après page. Les femmes, leurs bouches prennent feu, les coeurs crament, ça tempête avec la montée du soir. La dynamique du texte m’interpelle. On franchit des seuils, jusqu’à ce que le roman entre en combustion. Le burlesque ne réussit plus à refroidir le réacteur. C’est sorti en Pologne en 1979. C’est écrit par Tadeusz Konwicki et publié aux éditions du typhon. Et c’est traduit par Zofia Bobowicz. Et préfacé par Costa-Gavras.

Ginger-Benz

Saint-Jean-le-Priche, Mâcon, Cormoranche, Saint-Didier-sur-Chalaronne, Guéreins, Belleville, Trévoux, Neuville-sur-Saône, Vaise… Lyon, Ternay, Saint-Roman-en-Gal, Ampuis, Saint-Pierre-de-Boeuf, Saint-Rambert-d’Albon, Saint-Vallier, Tournon, Pont-de-l’Isère, Valence, La Voulte, Saint-Marcel-lès-Sauzet, La Bâtie-Rolland, Le Poët-Laval, Dieulefit, le Serre de Turc, Grignan, Valaurie… La Baume-de-Transit, Visan, Buisson…

Une couche de coton tapisse le fleuve au réveil, il blondit sur les bords, et les vignes aussi se mettent au jaune, à l’orange et au rouge. L’automne est une saison qu’on peut garder en bocaux, pour peu qu’on avance assez vite : trente kilomètres par jour et les côteaux vous témoignent leur splendeur tout du long, depuis le Beaujolais jusqu’à Tain-l’Hermitage.

Il suffit de dix minutes en charrette, avec 1 petit % de dénivelé positif, pour ne plus sentir la fraicheur, et se mettre à l’aise, jeter le pull à l’intérieur et continuer sous un doux soleil. Le nerf de la guerre, aux premières minutes, quand ça pique encore, c’est chanter. Chanter accompagne : tient compagnie et aide à la traction, quasi physiquement, prend sa part, presque sa moitié. Chanter à tue-tête sur les chemins déserts, ou chanter en pleine rue passé 9 h du matin. Chanter quand la départementale se bourre de camions : ça donne l’impression qu’on a nous aussi des gros bras, à armes égales avec les semi-remorques, parce qu’il y a tout cet air qu’on brasse depuis les poumons jusqu’à l’extérieur, on trompète, on n’est pas moins costaud qu’eux. Je me souviens d’avoir déjà beaucoup chanté dans les tunnels routiers de Shikoku, quand le sentier des Quatre-Vingt-Huit-Temples descendait le long de la nationale en diretion de Murotomisaki.

Pas mal de fois Mercedes-Benz, de Janis Joplin. En marchant, en faisant du stop, elle m’a souvent accompagnée. Je lui ai trouvée une nouvelle saveur depuis quelques semaines, c’était après Cheilly-lès-Maranges, au bord du canal il faisait je crois presque soleil et j’ai entonné Janis Joplin et j’ai éclaté de rire, oh Lord, won’t you buy me a Mercedes-Benz, soudain j’ai compris que cette chanson avait aussi été écrite avec pour tous les charretiers en rade, et les divers illuminés poussant sans but des kilos de livres le long des canaux.

– Des illuminés ou « des vagabonds », m’a dit, l’oeil sévère quoique déjà gêné, le flic attaché à la mairie de Saint-Didier-sur-Chalaronne. J’y suis allé, par courtoisie, demander la permission d’installer pour la nuit ma charrette sous un auvent désert. Finalement ça n’a pas été une visite de courtoisie puisqu’on m’a rétorqué un “faites une demande écrite au maire”, puis “voyez avec la police municipale”, et enfin : “non, vous comprenez bien, je commencerais à recevoir des appels me notifiant la présence d’un vagabond”, donc c’est ça, il me dit de me planquer derrière l’église, ça suffira bien ; c’est vrai que ça “suffit”. Me demande pas ce qui les pousse à casser des vitrines, j’suis pas la mairie j’suis qu’une artiste en devenir moi, disait Diam’s.

Comme je finis le petit recueil de Ki no Tsurayuki, je me demande : Que composerait Diam’s si elle s’astreignait à la forme du tanka ?

Saint-Didier-sur-Chalaronne c’est deux jours après avoir quitté Tournus.

Donc on n’est pas méchant, on ne veut de mal à personne, on se planque derrière les églises. Et surtout, c’est la dernière fois qu’on demande la permission.

L’essentiel c’est d’avoir un bon duvet et de la lecture, et dans l’avoine du matin des morceaux de gingembre confit. L’avoine du matin permet se préparer avec enthousiasme à la journée de route. Y a de tout dans une journée : y a toute cette avoine dont on oublie toujours de parler, cette fibre neutre qu’on trempe ou qu’on mâchonne sans faire attention. Mais nos vies sont faites d’avoine et c’est bien comme ça. Ensuite, ronronner d’aise à la verdeur des noisettes, l’aménité des graines de courge, la chaleur des raisins secs… et de temps en temps, le feu d’artifice du petit cube de gingembre nous tire un waw, un sourire béat, les jambes encore bien chaudes dans le duvet, la brume se levant sans hâte au milieu du fleuve.

Dans le prochain article on parlera de livres ! Varsovie, Calais et Alep seront les étapes de la charrette confinée.

Sous le soleil de Condrieu (photo prise par Tiphaine)

Tournus, l’éclaircie

(Photo prise par Lou)

Il faut vingt minutes, la pluie cesse et à la faveur de l’éclaircie la Saône commence à se pomponner pour le crépuscule, qui toujours est plein de flammes roses. Lydia passe une tête. Blotti dans ma charrette je sais pas de quoi j’ai l’air, un petit rongeur ou un ermite. Michel apparait près d’elle. Ils m’invitent à boire le café demain matin, un café chaud, et une douche chaude aussi, tout de chaud, demain dimanche. Ils habitent à quelques rues.

Il fait presque nuit quand : “Oliv tu veux quoi, thé, café ? sucre, pas sucre ?”, c’est Fab, cinq minutes plus tard survient un grand mug fumant flanqué d’une cour de sachets de tisane et de tranches de quatre-quarts. Je m’endors, heureux, toujours hésitant entre ce qui me définirait mieux du rongeur ou de l’ermite.

Le dimanche est très doux. Le froid est arrivé. Il est 8 h 30, Fab m’a invité dans son fourgon pour un thé. Ensuite il est 10 h 30, dans les ruelles ma charrette croque les pavés jusqu’à la porte de Michel et Lydia.

À 11 h j’ai la bouche pleine de brioche, mes mains déjà tièdes serrent par habitude la tasse de thé brulante, il y a au-dessus de moi mes cheveux propres et mouillés, qui descendent en lignes humides, charrient l’odeur du shampoing, voilà c’est dimanche ils sèchent dans une maison de ville, parce qu’autour de nous circule un air électriquement chauffé, et Lydia parle de Pondichéry, et Michel parle de Madras (il dit : “Madras”, parce qu’il est allé à Madras, il a vécu ce nom-là de la ville), ils ont des voix douces et sereines, le thé me laisse dans la bouche un certain gout de girofle et de cardamome, avec dans la tasse un petit zigouigoui de lait qui instant s’est tordu en spirales et en spirales, en cornes de béliers.

Donc Pondichéry, Madras, et je crois Lydia qui dit par-dessus le comptoir de la cuisine qu’elle a commencé à couper les oignons. Et je ne sais pas si Madras implique Chennai, s’il y a concomitance absolue dans les termes ou si au fil des rebaptisations une ville en devient une autre, mais quand Lydia dit qu’elle commence à couper les oignons ça implique que je reste à déjeuner. Donc le déjeuner et puis une balade à Cuisery, où malgré le froid et le repos hebdomadaire quelques bouquinistes sont ouverts.

(Photo prise par Nad, à Belleville)

Le soir est tombé, j’ai renfilé mon gilet jaune pour empreinter un petit bout de boulevard. Sur le parking Fab a disparu, envolé pour l’aire de Sornay où gaz et électricité sont gratuits. À la place il y a la Bergamote, une portière ouverte, je dois rouler presque au trot, Éric et Lou sont arrivés, ils arrivent d’Annecy (Annecy où Border), on s’embrasse, ça me fait tant plaisir de les revoir, ils repartent après-demain pour un hivernage armoricain.

Je ne sais plus, je ne me souviens plus que du plaisir de les revoir, mais je pense qu’ils ont fait le tour de la charrette, il a beau faire sombre déjà, et moi j’ai encore mon gilet, et mes cheveux propres, et l’amour de l’Inde à nouveau dans les yeux, mais je me gare bientôt à leur droite, devant la Saône qui s’échappe ; ils y verront mieux demain pour tout voir, mes livres et le reste, le livre de Lou parmi les livres, et d’autres, ceux qui comptent, Cordelia la guerre, Enig Marcheur, le recueil de Karim que Lou finit de lire, La grande eau, Le dernier grenadier du monde, tous les livres (un jour j’écrirai un article pour tous les présenter) ; le noir et le froid tombent et pour l’instant on s’encalmine entre leurs livres à eux, sur leur matelas, il y a quelque chose de chaud sur le feu, je pense un peu à l’Albanie, et à l’Inde où je dois déjà retourner, un jour, bientôt, dans un an peut-être, la gare indienne est une amie qui me manque, le porte-bagage de seconde classe est un hôtel qui me manque. La pierre froide et rincée sous la plante de mes pieds, l’odeur du soleil qui recuit la poussière sont des sensations qui ces jours-ci me sont revenues, et dont je reste contrarié de l’absence. Pour la soirée les livres reprennent le dessus, les GR et les livres. Ils me montrent leurs dernières fièvres : Le chien noir, Sablonchka, Chienne, lesquels encore ? Crève mon amour. Dans la nuit je rêve de Saccage. C’est un livre de Quentin Leclerc, publié aux éditions de l’Ogre. Je le rêve dans tous ses détails, avec des contrastes augmentés qui le rendent orange et violet, sa charte en carrés. Je voudrais avoir l’occasion de tout lire bientôt.
Fab, Lydia, Michel, Éric, Lou, sont venus avec l’éclaircie, comme des moineaux, partager avec le petit charretier un peu de leur grâce.

Il est universellement admis qu’en dépit de leurs différences, le tigre du Bengale et le chat domestique appartiennent à la même famille… (Photo prise par Lou)

Une écluse

Je suis à Tournus, dans ma charrette je lis Le journal de Tosa (tr. René Sieffert, éd. Verdier), court compte rendu de voyage bardé de poèmes, composé par Ki no Tsurayuki (872-946). C’est près de la Saône et le soleil n’est pas encore couché. Aux premières gouttes Fab a tourné les talons vers son fourgon, il est à 10 m, Fab vit en fourgon depuis trois mois, il rôde en bord de Saône, entre Chalon et Annonay, et remonte la Dheune jusqu’au Creusot pour ses rendez-vous dentiste. L’agenda de Fab c’est surtout des rendez-vous dentiste. En ce moment il a quelques trous dans la bouche, mais son coeur sur la main ça date pas d’hier.

Le ciel nous tombe sur les épaules, des millions de doigts me trombinent le toit, tous les doigts de tous les avatars des divinités hindoues (trois avatars par seconde, mais, piège : jusqu’à quatre mains par avatar), et puis c’est humide, j’ai beau être au sec l’humidité rentre, comme de la soude, traverse les mains, on en fout une au fond de la capuche du duvet pendant que l’autre, la sacrifiée, monte au front garder le livre ouvert à la bonne page. La plupart de la poésie japonaise a ceci de particulier qu’elle tient en des recueils très fins, pas le genre bible à tenir sur le dos, sans aide, d’elle-même, ouverte, ouverte aux yeux, cuisses ouvertes aux yeux perçants, non vraiment pas ce genre-là. Donc une main gelée, dans la tête les rives hivernales de Shikoku, de beaux vers bien sûr qui diffusent quand même un peu de chaleur intellectuelle (et c’est ce qu’on retient, au bout du compte), par exemple ceux-ci :

“En poussant vers nous
ces vagues dont ne savons
si sont neige ou fleurs
le vent veut-il sans doute
se moquant nous intriguer”

Il y a comme du jus qui me sort du coeur quand je lis ce dernier vers, cette gymnastique cherchant la figure juste, harassant le corps de la phrase jusqu’à lui arracher la grâce, le mouvement qu’il faut, la bizarre contraction de verbes et de vent qui s’appelle parfois, on ne sait comment, poésie. « Se moquant nous intriguer » : quelle posture… comme une nuque déraillée, comme un kami en fuite dans le monde visible jette un dernier regard aux cosos furieux dont il s’évade, Vent en fuite, grammaire en fuite brandissant ce nouveau tout petit feu à faire bruler dans la bouche. Donc (je réalise, troublé, en réfléchissant à ce qui m’étreint dans ce vers) il y a jeu : conscience et bienveillance jusque dans les allées et venues du vent, et on n’en savait rien bien sûr, moi en tout cas je n’en savais rien jusqu’à ce que le poète (fou, ivre, illettré, pas d’ici) sous mes yeux en avance l’hypothèse. – C’est pour ça qu’on en a besoin : des fous, des ivres, des pas-d’ici.

À Tournus donc, je lis sous la pluie. Je n’écris pas, ou juste les dépenses. Pourtant j’ai des envies de phrases dans la tête.
J’ai dans la tête un morceau de phrase dont je me suis pas remis, c’était après Paray-le-Monial, elle ne vient pas d’un recueil de Ki no Tsurayuki mais d’un panneau indiquant le nom d’une écluse. C’était en contrebas du village de Volesvres. Un peu après ma halte à Paray-le-Monial (dimanche, temps incertain, du monde à la sortie de la messe, pas un chat dans le bourg, pas le moindre péquenod, pas une poubelle pleine) j’ai suivi le fléchage de la voie verte, “Volesvres, 3 km”, je me suis dit : “C’est joli ce nom”. Mais après 3 kilomètres il aurait fallu monter une petite côte et mes bras n’étaient pas prêts, alors j’ai sacrifié la traversée de Volesvres, j’y aurais bien dormi pourtant. 1 km passe encore et soudain l’écluse. C’est pourtant logique, il y en a tant, sur le canal il y a plus d’écluses que de villages. Je récupérais mon souffle après la montée, j’ai laissé la roue droite s’ébrouer dans les gravillons, levé le nez, c’était écrit : “Écluse de Volesvres”. En moi y a un truc qui a pleuré, c’est vrai, et c’est pas souvent, c’est pas pour faire une phrase que je dis ça. Pleuré quelque part entre mes impressions de Ki no Tsurayuki et celles de madame de Lafayette, pour aboutir à…

Malgré mon gris amour
(ah l’insolvable amour)
pour ces marches sans trève
souffrez qu’un long instant
à l’écluse de vos lèvres
je reprenne mon souffle

Et tous les jours après, je m’en suis souvenu. Je me suis demandé : comment ça se fait ? c’est mes gouts qui sont à jeter ? ou c’est bien vrai qu’un panneau signalétique peut étreindre comme un recueil entier ?

J’ai écrit finalement : ce poème. Ce n’était plus à Tournus mais en y pensant, et avec Volesvres bien sûr aux miennes, à une table près d’un rond-point, profitant du wifi du macdo de Belleville dans le Rhône, par un très froid après-midi tranquille.

Voyage avec mon cétacé (Saône-et-Loire)

Après Digoin, le long du canal puis de la Saône, des millions de minutes :
Recuit sous les douches de la capitainerie de Montceau-les-Mines.
Galéré en bas de Montchanin dans les glands de l’allée des Soupirs, qui débute où se jette le ruisseau de la Fiotte.
Croisé des gens qui me disaient : “J’ai une soeur à Béziers, elle est super cool, elle t’accueillera avec bonheur !”, “Mes copains de Bourg-lès-Valence, ils seront ravis de t’inviter !”, “Sonne chez le curé”, “Traverse la Saône il y a un café associatif qui t’acceptera pour la nuit”…

Discuté, affronté la pluie et les rafales, une rumeur de soleil parfois, cherché du wifi dans les offices du tourisme et les fastfoods, allongé les grasses matinées jusqu’aux premières lueurs.
Couvé des yeux les lignes simples de l’église de Saint-Julien-sur-Dheune.
Toujours fait halte sous des ciels dingues, les crépuscules ont commencé à Gannay, ça n’a jamais manqué, on a beau devoir s’essorer toute la journée, se flageller de précipitations, autour de l’angélus ça y est c’est jaune, bleu et rose, dupliqué sur des eaux sans rides.
Effectué mes premières vraies manoeuvres à Saint-Léger-sur-Dheune, un créneau devant le kebab, stationnement sur le trottoir le temps de courir acheter à la boulangerie ce délicieux pain de seigle, manoeuvre, passages cédés, engagé sur le pont, course contre la pente, rétrogradé au pas au-dessus du canal, dans la descente un motard me double sans hâte et lance : “Chapeau !”, ça c’est Saint-Léger-sur-Dheune.

Au départ de Digoin, c’est Jef qui pousse, photo prise par Do

C’est vrai, tous ces petits gestes auxquels peu à peu je m’accoutume, ils sont délicieux (exactement comme une tranche de pain frais tout racé de seigle), c’est chorégraphique, les conducteurs de véhicules motorisés ont les leurs, le rétroviseur, l’étreinte du siège en marche arrière ; en charrette voici : la pente on l’affronte en course poussée, au sommet du pont on ralentit, on reprend son souffle, et si ça ne circule pas on négocie un rapide demi-tour (main droite lâchée, main gauche à la manoeuvre puis remplacée par la droite, déjà le corps s’est tourné face à la descente et le gant gauche glisse sur l’autre bras de la charrette, courez n’hésitez pas. Et puis la main gauche seule à maintenir le véhicule lorsque d’un long regard on s’assure que la voie est libre, avant de s’insérer sur une départementale, et d’autres gestes, plein, un ballet, les gants glissent et le bois répond.

Parfois la route n’est pas bonne, dans l’Allier il y avait des poids-lourds contournant les travaux de la RCEA (“la route de la mort”, me disait tout le monde avec des yeux ronds), et c’est toujours mieux que les tronçons gravillonnés de la piste en bord de Saône.
Là-bas j’entends souvent un souffle derrière moi, mais il n’y a pas de voiture, pas de vent non plus ; c’est un souffle un peu paranormal, presque indécelable, et je me dis qu’il faudrait lui trouver un nom.
À la charrette aussi, d’ailleurs. Je crois que ce sera pour elle un nom masculin, un nom de cétacé, un beau vieux cétacé coiffé de coraux qui déambule comme ça de fleuve en fleuve.
Mais à ce vent bizarre d’abord, un nom, et pensant ça je jette un regard à la Saône bien large à ma gauche, bordée de froufrous d’automne, l’idée fuse : le souffle mystérieux c’est le saônard. Mais depuis il se tient tranquille. C’est de l’avoir nommé ?
Parfois je plante la charrette. À Gigny, je commence à discuter avec Guy. Son atelier à droite, la Saône à gauche, la piste tout droit. Je pose la charrette sur sa rambarde mais elle doit être juste un peu trop haute puisqu’après trois secondes le doux cétacé se cambre et toutes mes précieuses bricoles d’une longue rafale vrombissent vers l’arrière. Pas de casse, c’est une chance. Heureusement la Saône n’était pas si proche. En bord de canal ç’aurait pu être : tout à l’eau. Là on compte juste une étagère dessoudée. Bien sûr ce genre de mésaventures arrive généralement sous surveillance d’un ange gardien, et Guy me dit : “Tiens, va donc dans le jardin derrière te cueillir des pommes, pendant que je m’occupe des points de soudure. »
Parfois, à la sortie de Chalon, il faut démonter le toit, parce que la piste passe sous un tunnel plafonné à 1 m 80. Alors on le démontera, c’est pas bien grave, il ne pleut même pas.

Digoin s’éloignant (photo prise par Do)

Chalon oui c’était formidable, ma première ville. Montceau c’était 18 000 habitants et l’arrivée dans la pluie, le vent et le trafic m’avaient averti du peu d’accueil que les villes garantissaient aux charretiers.
Chalon, 40 000 habitants pourtant, roule à mes pieds. J’ai descendu l’avenue de Paris, en fourgonnette une fille a baissé sa vitre à ma hauteur, intriguée, pour un brin de conversation. “Tu es en pèlerinage ?” Croisé une bagnole de flics, ils s’en foutent les flics, c’est bien. Guidé par un gentil mi-punk à chien, je déboule dans le coeur de Chalon, il faut slalomer entre les tables d’une ou deux brasseries pour accéder aux rues piétonnes, là je croise un couple, à nouveau un brin de causette, ils sont détendus, c’est l’heure du marché, elle les cheveux pas longs et la frange cendrée, dissimulant de moins en moins ses grands sourires, lui d’abord un peu éteint gagne soudain un regard piquant, vif ; je suis heureux mais troublé, parce qu’ils me rappellent des amis de mes parents, avec dix ans de moins mais sinon c’est eux, vraiment eux, Rozenn et Pat, pourtant c’est bien sûr impossible, je reste troublé.
Ensuite les rues sont piétonnes, je m’arrête à une pharmacie, j’adosse les bras de la charrette à la volée de marches, je tire mes gants, fous le masque, glisse un bras à l’intérieur pour attraper mon portemonnaie et je passe le seuil de la pharmacie, je me dis : “Les gens doivent se pincer”, j’ai bien ce sentiment d’imiter sans le vouloir ceux qui sortent de leur voiture pour un achat de dernière minute, un peu pressés parce que garés en double-file. Je me dis : “Les gens voient ça, ces mêmes gestes, mais le type est en charrette. » Je me perçois en chamelier dans les rues de Chalon, c’est du pareil au même, je suis chamelier, je suis cornac, je voyage auprès d’un cétacé. Un album jeunesse se dessine dans ma tête et me donne de la force et de la joie.

Après Chalon vient un étang. Au calme je remonte le toit. Maxime passe en voiture, marque l’arrêt. De but en blanc, il me dit, les yeux ronds : “Celui qui pense avoir tout vu, c’est qu’il n’a pas assez voyagé. C’est un proverbe peul.” Il a fini par se garer, la conversation se noue. Quand on se sépare il m’offre un autre proverbe. Je les note tout de suite. J’ai l’impression que c’est pour Camille que je les note, pour être sûr de pouvoir les lui restituer intacts, je me souviens quand il notait frénétiquement les proverbes palestiniens de Tahir sur le rocher.

Et d’autres minutes encore, passées en charrette, parmi elles :

Cueilli des noix le long de la piste, il est 15 h et le soleil donne enfin.
Chopé quelques figues auparavant, la branche dépassant d’un jardin particulier.
Chapardé un peu de raisin noir sur le côteau avant Chagny, de ces petites grappes de vignoble bourguignon, rencognées à devoir y croquer à pleine bouche, les grains éclateraient à vouloir les manger l’un après l’autre, que de sucre, une peau épaisse et âpre, on s’engorge de la saison passée.
Comblé d’invendus (parce qu’en plus, par pudeur Karine pensait devoir s’excuser en me les apportant, me le disait : “ce ne sont que les invendus”) à Fragnes, la charrette garée devant la boulangerie ; le soir tombait et à petits pas, puis à petite voix, Karine s’est approchée de la charrette dans laquelle je m’étais déjà reclus, “Olivier, où est ta porte ?”. Elle m’avait réchauffé une pizza, et avec ça m’apportait une corniotte de taille familiale, et avec ça un pain aux figues… Et quand à 8 h je m’étirais tout juste, une petite voix venue du dehors : “Tu as bien dormi ? Je t’ai installé une table devant la boulangerie, je pars te faire un café” et sur le plateau du café il y avait un bon gros pain au chocolat.
Quitté Fragnes le coeur et l’estomac en fête. Au passage de la charrette une vingtaine de petiots ont déboulé de leur salle de classe jusqu’au grillage de l’école, ils étaient en rang d’oignon le long du canal avec leurs petites clameurs de poussins, et j’ai fait quelques signes, j’ai dit “Bonne journée les enfants”, deux fois, la joie me rendait hilare, le pouvoir de ma charrette me lessivait de surprise et de joie, au détour du canal Fragnes a disparu et j’ai commencé à chanter en évitant les limaces.

Une illustration que j’aime beaucoup et qui voyage avec moi, tirée de l’album « Ça pourrait être pire », d’Einat Tsarfati, éd. Cambourakis

Digoin

Sauf qu’aujourd’hui, premiers jours d’octobre, il y a à nouveau de folles aventures à raconter puisque depuis six jours je remonte la Loire en charrette, “il est où votre cheval ?” on me demande souvent, “le cheval c’est moi Madame, ou l’âne c’est selon”, etc.

Au PMU de Digoin, où bien au sec j’écris les nouveaux articles, une musique classique à flonflons accompagne le résultat des courses ; Horace-des-Champs face à Ridley-Scott, si mon oreille est bonne ; les commentateurs des courses sont les mages d’aujourd’hui, ils manient des formules magiques, on n’y comprend rien, on regarde avec respect le tenancier qui, lui, peut-être, et lui seul, comprend les borborygmes bibliques dont même le curé peinerait à saisir le sens… mais le tenancier oui, il se penche aux tables et acceptant de remplir les grilles de loto il dispense aussi ses intuitions du tiercé, en préparant d’autres cafés il relit le palmarès d’un cheval, il est l’Initié, alors c’est donc avec respect qu’on le regarde et qui sait si, pas loin de ce sentiment-ci, il n’y aurait pas aussi une ébauche de crainte, il maitrise tout ça, toutes ces arcanes, et quelles autres encore ?

Décidément la figure du cheval s’impose.

C’est vendredi matin, il pleut, la charrette bien bâchée stationnée derrière un hangar de la capitainerie, dehors sous la pluie se tiennent quelques stands, primeurs, boucherie, et un fromager dont le petit chèvre cendré pourrait bien consacrer mon déjeuner : c’est une matinée idéale pour raconter un peu.

Aujourd’hui c’est samedi matin aussi, deux jours de suite j’investis le Longchamp, il pleut tellement, y a plus qu’à écrire, et au chaud. À la bibliothèque rue Lafleur les bibliothécaires tirent la gueule : c’est covid, mobilier rubalisé, pas de table où bosser, rien. Tout goutte de partout, la demie-heure passée à atteindre la zone commerciale (le wifi du McDo, les rayons du Bricomarché) me détrempe, l’air est devenu une éponge après vaisselle.

J’ai vu un bout de ciel ce matin, en passant le doigt sur la condensation, c’était tout au bout du canal, cap à l’est, un soupirail d’azur s’échappant du mauve, il était 8h, j’ai petit-déjeuné dans mon duvet en me frottant les doigts, du bon muesli arrosé de bon miel offerts hier soir par Jef et Dominique.

Au départ de Cossaye, photo prise par Catherine

Quelles péripéties mènent un individu à se réveiller dans une charrette, un jour de pluie, à Digoin derrière un hangar ?

C’est à cette question que nous tenterons ici d’apporter des éclaircissements.

Cet individu nous détenons son carnet, une page de son carnet. Nous la copions ici :

“Pierrefitte-sur-Loire, fin septembre

Je sais pas quel jour on est mais c’est mercredi.

Enfin du soleil.

Ce matin, je remâchais mon sommeil dans la charrette quand John est venu sur le parking. ‘It’s a wonderful morning‘ il a dit, ou ‘beautiful‘. La condensation ne m’aidait pas à distinguer le paysage, que j’avais cru brumeux. Un peu plus tard, j’ai ouvert la bâche : on voyait pas le bout du champ. L’enceinte de l’abbaye disparaissait dans le brouillard, embrassant en secret ses hectares de vergers, de prières et de siècles clos. ‘How the fuck is this supposed to be beautiful, John?’ je rigole en sautant sur l’asphalte. Ça doit être un trait irlandais, ou cistercien, de s’extasier d’une purée de pois en y discernant le soleil de midi.

De l’abbaye de Sept-Fons je repars avec une certaine sérénité, avec la malice perçante des yeux de John, avec quoi encore ? l’image des moines en bleu de travail, des cartes postales et une confiture de — [je balance pas l’info, c’est risquer un cambriolage] à ouvrir aux prochaines retrouvailles avec Éric et Lou, ou Lise.

Qu’il fait beau.

La gratitude de mardi matin (Granat-sur-Engièvre) quand vers 9h le soleil a percé, après s’être fait saucer les cheveux pendant deux jours.

Heureusement Anne et Étienne, à la halte nautique de Gannay…

Mon poignet n’est plus habitué à écrire à la main.

Heureusement Anne et Étienne m’ont invité à dormir au sec, dans la bien nommée chambre de Schéhérazade* au lit couronné d’un gigantesque éventail. Et diner d’un délicieux gratin dauphinois, fini sous la tente à Granat enfin au sec dans mon tout aussi délicieux pyjama, vieux pantalon indien de Frans recousu par ma mère. À cet instant j’éprouvais cette vérité de l’existence : quels que soient les périls, la vie reste radieuse tant qu’en bout de course nous attendent un pyjama et un duvet secs.

J’ai traversé Cossaye, Lamenay, Gannay ; en passant le panneau de Paray-le-Frésil, au début de la rue Georges-Simenon incarnée par deux vieux de gueule patibulaire, une pluie fine, crachotante, s’est mise à tomber. C’est surement ça le frésil. Depuis ça a beaucoup frésillé.

Ce matin j’en ai appris de bonnes sur Lamenay, c’est attablé chez Marie, à Diou, j’étais encore essoufflé par une satanée pente et je m’engageais avec soulagement sur le chemin de halage quand elle m’a hélé de son jardin, pour m’offrir une douche chaude, puis un café, puis des madeleines nappées de conversations. Sous la douche je me suis bien frotté. Je dirais que jamais je ne m’étais aussi consciencieusement frotté. Dans le miroir j’avais pas le visage fatigué, pas trop défoncé par le mauvais temps. Premier miroir depuis Nevers, sauf un reflet volé dans une armoire à pharmacie en vente au Bricomarché de Bourbon-Lancy. Shampoing. Propre.

Donc Lamenay, c’est drôle, ça m’a semblé plus petit que Cossaye, pourtant personne ne connait Cossaye et tout le monde hoche la tête avec sapience au nom de Lamenay. Éclaircissements : c’est qu’à Lamenay (je l’apprends chez Marie) il y a une… un… on ne sait pas trop comment appeler ça, boite, guinguette, dancing de campagne. Ça sent l’édredon humide et on passe sur la scène pour accéder aux toilettes, il y a même un fumoir traversé de courants d’air. Il vient un monde fou, c’est un préfabriqué au milieu d’une ferme, quelque part dans le court intervalle séparant le panneau signalant l’entrée du village au panneau annonçant sa fin, vous trouverez facilement c’est un chemin sur la gauche, de toute façon sur la droite c’est le canal au long duquel moi-même menant ma charrette samedi après-midi j’avais croisé le seul être vivant de mon séjour à Lamenay, un beau héron cendré s’envolant vers le sud.

Pendant tout ce temps, soit : Cossaye > Gannay, Gannay (dimanche tempétueux au sec et au dauphinois), Gannay > Granat (puis excursion en stop au Brico de Bourbon-Lancy), Granat > Sept-Fons, Sept-Fons > Pierrefitte,

pendant tout ce temps Yannick Haenel m’accompagne, quelle belle surprise cette lecture, cadeau de Karine. Impatience chaque jour de continuer le livre, Cercle. Aujourd’hui c’est au soleil. Jef et Dominique, à vélo le long du canal, m’invitent à manger vendredi soir, rendez-vous au port à 18h.

Demain Digoin, si les bobos et la pluie, ou l’étroitesse du pont-canal, n’en décident autrement.”

Le temps que je relise l’article, un grand mouvement noir passe devant le comptoir : le curé s’engouffre dans le PMU, en s’attablant il interpelle un client à voix forte : “Ah, il est là ! il a fini par sortir de ses bois !”, dit encore : “L’appel du vin blanc était plus fort que les bois !” ; l’autre réplique : “Et l’appel du bon dieu, toi ?”

Les saluts se poursuivent, ponctué de la part du curé de “petit galopin”, “rude boy” et “mon chéri” (un galopin c’est aussi ce qu’il commande), on rigole.

On rigole, on rigole, mais demain c’est le Prix de l’Arc de Triomphe. Demain dimanche c’est surement la messe aussi, donnée par ce sacré type. C’est avec une certaine perplexité que j’admets que ces deux éléments me poussent à rester un jour de plus.

Digoin, tes charmes bizarres.

*À l’instant où ce mot est recopié, un soudain rayon de soleil embrase le zinc et, derrière les vitres, adoucit les lignes du parvis de l’église. Nerval aurait aimé. Le commentateur des courses aussi. (Les deux entretiennent peut-être une certaine filiation. Y aurait-il des chevaux nommés “El Desdichado”, “Prince d’Aquitaine” ou “Divine Enchanteresse” que ça m’étonnerait pas.)

Pierrefitte au soleil, photo prise par Dominique

Note : La liste serait longue pour remercier toutes les personnes qui ont éclairé mes journées, bien sûr dès le moment où l’idée ruminait (croquis de Léa, de Bérengère, conseils de Lise, Dorian, Julie, Didier…), puis au doux camp de base de la rue des Récollets à Nevers, puis Patrick et Catherine à Cossaye, dont la prévenance et le déjeuner m’ont armé pour la journée, l’hospitalité chaleureuse d’Anne et Étienne à Gannay, mais aussi tous les poids-lourds qui m’ont doublé à faible allure, les femmes de la halte nautique de Beaulon, les promeneurs, John et le récit de ses expériences cisterciennes le long du canal, Martine à vélo sur cette départementale de l’Allier, et puis Marie à Diou, le voisin de Pierrefitte, le petit matou noir au col de curé qui m’a rappelé de bons souvenirs, l’éclusier du pont-canal sans qui j’aurais dû braver la nationale, le mec chargé de 8.6 qui m’a indiqué la direction du port, la générosité répétée de Jef et Dominique, de diners en session bricolage… pour ne citer que ceux que ma mémoire attrape à l’instant… Pardon de pas accorder un paragraphe à chacun.e d’entre vous !

Kurdistan – K2 – Lahore – Alleppey

Des millions de pas, de sensations, de regards, de voix, que je n’ai pas pris le temps de raconter. Après Tabriz il y a eu le lac de Marivan, les vallées kurdes, à l’arrière des pick-ups et les pieds sur les kalachs ; les carrefours gris de Kermanshah. Et puis Proust au détour d’un verger, qui, à en lire le mémoire de Mehdi, souffre de quatre traductions dont la meilleure est celle de Sahabi ; Modiano dans sa chambre d’adolescent ; dans le salon des brassées de gentillesse et d’hospitalité sur d’incroyables tapis navigués de parme et de tourterelle – puis un après-midi avec Ali à Khorramabad à regarder Rick & Morty dans un grand appartement bourgeois, en essayant de mémoriser un quatrain de Hafiz. Et Shushtar en errance entre les moulins à eau, toujours sous un formidable soleil de brute, à Izeh le début d’une franche camaraderie avec Farzad et Sajjad discourant dans la fumée des chichas, puis Yasuj fleur de sérénité à revers du régime, et Chiraz encore : les bazars n’ont pas bougé, quelques avenues ont changé d’axe depuis mon dernier passage, les fleurs et les oiseaux glissent toujours au-dessus du seuil des mosquées, légers, bleus et jaunes, et verts, ensuite la route en lacets jusqu’au Persique, Bushehr et puis les villes d’après, les iles d’après, les élèves des instituts de langues aussi doux que mes étudiants de Khartoum, les femmes bandaries aux étranges masques rouges comme des doctoresses de peste, les montagnes qui vidangent le canal lacrymal tant il y a de couleurs sur les pierres, autant qu’au Sinaï surement. Hormuz. Bandar Abbas… les chambres, les loquets, les cafés serrés et les bus pakistanais remplis de pèlerins convergeant vers Karbala, moi à contrecourant, profitant des escales, du tapis des salles de prière, des soupes, des dattes, réfléchissant au roman à reprendre (le mot « porphyre »), vivant le roman à venir (sourate des garçons cachés), Bam, Zahedan…

Et il y aurait d’autres paragraphes aussi pour le Baloutchistan, le Pundjab et les montagnes pachtounes, gilgities, balties, le K2 derrière le K1, sommets dont le blanc brule sous le soleil, Indus, défilés, panneaux chinois, poids-lourds progressant dans les cailloux et ça pue le hasch dans la cabine, et qu’est-ce qu’on mange bien dans les auberges à flanc de ravin mal contreplaquées contre le froid, l’hiver n’a pas commencé je le connais une fois redescendu sur Lahore –

se recueillir quelques lignes sur le vieux Lahore : mausolée gigantesque tremblant de tambours soufis, ceinturé de meutes de voitures, de tuktuks et de trottoirs merdeux, le vieux Lahore où derrière les fils électriques se trame tout un complot de patrimoine moghol, des fresques florales à revenir contempler chaque jour de la semaine, le vieux Lahore lieu de souffrance de tant de poètes vagabonds, Saghar Siddiqi astiquant de ses strophes les boulevards chapés de gasoil ; au coin de tant de rues j’ai cru l’apercevoir, allongé dans la pénombre : parce que partout au fil du vieux Lahore on longe des gisants, c’est une ville où gisent des mystiques, on croit que c’est une échoppe mais c’est un gisant dans une alcôve, on croit que c’est un clochard mais c’est un gisant sous un arbre, et le recouvrent dignement un drap, trois siècles et un collier de fleurs séché.

Bref un roman entier sur le Pakistan, sur le massif du Karakoram là-haut, dans ces vallées qui parlent à la fois islam et tibétain : abricotiers flambants, mosquées dentelées de bois, peupliers d’automne transformant la piste en une interminable allée d’or, mais pas le temps de tout raconter, d’ailleurs l’Inde ensuite non plus, les pluies d’hiver rinçant les galeries de marbre et laissant les pieds tout froids, et Pushkar, Ujjain, Omkareshwar à nouveau de béton en béton, à toute blinde vers le sud par Ramtek, enfin les crapauds-buffles et la confiture de piment et de gingembre à Bhimavaram, et plus au sud jusqu’à… je ne me souviens plus, l’un des quatre temples du Char Dham, longue presqu’ile sablonneuse étirant ses bancs vers le Sri Lanka, si, le nom revient : Rameswaram. Munnar, la tendre malice de Raj et les voyageurs partout, parmi eux de beaux yeux qui ont l’air de vouloir me couvrir de miel, alors je me laisse couvrir et on vire à deux sur Varkala, lentement le mot « pandémie » apparait dans les conversations mais c’est tellement plus épanouissant de nourrir les chiots de la plage et de flirter dans les rouleaux, le dortoir est calme, on saute à trois dans un train jusqu’à Alleppey où, in extremis, se faire confiner deux mois, avec pour barreaux de prison le tronc des cocotiers, et l’haleine des geôliers transmutée en une chaude brise océanique. Le soleil, la mer où s’amusent les dauphins, les papayes. Franchement, plusieurs romans, ou des nouvelles, et des haïkus aussi, ça m’essouffle d’être allé si vite : huit mois sprintés en deux paragraphes, pourtant j’ai des impressions gravées pour des pages et des pages, et puis romancer ce serait facile.

Sauf qu’aujourd’hui, premiers jours d’octobre, il y a à nouveau de folles aventures à raconter puisque depuis six jours je…

Allez, voilà pour la transition entre octobre 2019 et octobre 2020, la suite au prochain numéro : on vous promet du frésil, de la soutane et du gratin dauphinois.

Iran brut (jour 3)

Un loquet à pousser – Théo – Crème pâtissière – Retour sur la matinée – Le puissant sorcier Tours-de-Bassin


“Tu sens ce parfum derrière ? De la rose non ?”

La première fois je monte par l’ascenseur, à la suite de l’hôtelier. C’est un vieux bâtiment. La chambre qu’il me montre est au 7ème. Ça s’appelle Golshan Hotel et c’est 400 000 rials la nuit, un prix inespéré malgré la crise. Un lit, un petit bureau, une table de chevet. Une moquette sombre peut-être. Par la fenêtre grillagée de moustiquaire (et de barreaux ?) je reconnais les hauteurs de la masjid-e kabud et les arètes du musée archéologique. Le soleil déjà baisse.
Je me défais de mon sac à dos. (Il se pose sur la moquette.)
Il s’agit d’un acte de tendresse.
Ça fait longtemps que je ne me “débarrasse” plus de mon sac comme dans un couloir de collège. C’est pas une histoire de fragilité. Avec Mélody on s’est longtemps, fidèlement, tenu informés de nos déboires de paquetage : elle, retrouvait régulièrement sa bouteille de shampoing éclatée au fond du sac. Moi au Sahara je cassais des écrans d’ordinateur. Maintenant je me rends compte du soin avec lequel je manipule mon sac à dos. Dans les bus, sur les falaises, je l’enlace. On regarde le paysage côte à côte, on y reprend notre souffle. Et même s’il y a un tapis ou une moquette, comme il semble que ce soit le cas dans cette chambre d’hôtel iranienne, je me contracte un peu en le posant à terre, et cette contraction ne s’explique que par la tendresse que je conçois à son égard.
Par ailleurs, ceci est une réflexion au fil de la plume. La plume a six mois de retard sur les nerfs. Ce n’est pas de l’Iran brut.
L’Iran brut c’est l’Iran de mes nerfs :
j’ai posé mon sac sur la moquette, je me sens léger, mettons que je réponds quelques mots à l’hôtelier pour qu’il s’en aille. Pour affranchir la pièce de sa présence. Pour être un seul corps, contenu dans une seule pièce. L’hôtelier est gentil, je dévalerai très bientôt les escaliers lui apporter mon passeport et mes rials. J’ai juste besoin de refermer la porte derrière lui, de me retourner, de voir cette pièce vide à ma seule exception. C’est chez moi. Cette chambre du 7ème étage. L’opération est faite. La moquette sombre (disons), le lit simple, le petit bureau auquel je m’assoirai peut-être jamais mais qui pose cette atmosphère fruste et studieuse dont je lui suis gré. À cet instant c’est l’endroit dans lequel il est permis que je me déverse. Mon corps pourrait bien céder. C’est grandiloquent à dire. Un nouveau contenant vient de m’être alloué : ces murs, cette moquette et ce grillage au-delà duquel se grise la vie tabrizie, ils sont un peu comme une peau, comme des vêtements, à l’intérieur c’est moi : inaccessible. Inafuckingccessible. Et l’excitation monte à l’idée d’avoir un loquet à pousser, et une pièce à considérer de l’intérieur, seul. Je pourrai m’assoir en boule en plein milieu de la pièce. Je pourrai manger en caleçon devant la fenêtre, ou sans caleçon. Tout est à ma portée. Autour de moi les regards sont éteints. 400 000 rials et je mouche l’éclat de tous les yeux.
Il y a une salle de bains sur le palier. Je ne pense pas m’en servir. Hier j’ai eu droit à dix rasoirs et à deux serviettes, à du carrelage, à du propre. J’ai bien sué aujourd’hui mais je suis pas à cheval sur la sueur. Et je sens que je peux rester ici, des jours. “Des jours” ça se dit avec surprise et délectation, avec la conscience de parler de choses qui nous dépassent. Dans la bouche d’un petit routard en tout cas ça se vit (et se dit) comme ça. On dit “des jours”, avec emphase, c’est presque madame Verdurin qui parle. ‘For daaays!’ S’autoriser à se fendre des 400 000 rials quotidiens (environ 3 € au taux gracieux du marché noir). Se faire une gâterie. Se choyer.
Je pense à Hélène Bessette en écrivant ces phrases, en m’observant ce style. Je l’ai lue quatre mois après Tabriz : La Tour, chez Léo Scheer. Et ceci n’est pas de l’Iran brut.

“C’est hyper jaune, tu crois qu’ils utilisent du safran ?”

Théo est là.
C’est-à-dire : je descends payer la nuit et déposer mon passeport à la réception. Je leur demande s’il y a un cyber dans le coin. L’homme répond que l’hôtel a le wifi. J’aurais pas parié. Retour à la chambre, je tape le mot de passe qu’il m’a dit. C’est vrai. Au 7ème aussi. C’est peut-être à ce moment-là que je me mets à penser : “Des jours !” Avec le bureau c’est même une chambre pour écrire, indiscutablement. Pour entrer dans un personnage d’écrivain. Et c’est aussi à ce moment que je reçois des nouvelles de Théo. Il est donc là. Il est à Tabriz.
Ce n’est pas brut mais : cinq mois plus tôt je quitte la Bosnie par le col au-delà de Trebinje, journée de stop très ensoleillée, boulevards de Podgorica, frontière albanaise à la nuit tombée, je stoppe sur Shkodër en recopiant à la va-vite pershendetje (bonjour) et faleminderit (merci), dans mon carnet figure aussi un nom d’auberge : The Wanderers. Aujourd’hui le coeur pince à retrouver ces mots-là dans ma mémoire, et il me tarde de retourner baragouiner albanais. Shkodër. Dans mon dortoir je parle au type qui, en face de mon lit, assis sur le sien, farfouille dans son gros sac à dos. Je dirais qu’il a un teeshirt bleu. C’est Théo. Lui est passé par Gênes et les Pouilles, avec l’aide d’un routier bulgare. Un mois plus tard, je le retrouve devant la vieille mosquée de basalte de Diyarbakır. Quelques jours avant l’Iran, il vient passer une journée à Erevan, le jus des herbes hachées menu de nos djingialov hats coule sur nos poignets dans le petit restaurant de l’avenue Teryan (ou on a trouvé porte close ? Non je crois qu’on a déjeuné là-bas, et bu de l’ajran), on mange une glace, on va dans les rues et les parcs, sur les promenades, puis il part, le lendemain, vers le sud et vers l’Iran aussi. Peut-être qu’il a pris le temps d’aller au monastère au-delà de Jolfa. Je pense qu’il est moins flemmard que moi, que les monastères ça compte encore, pour lui, et les oiseaux aussi, il y avait une histoire d’oiseaux par là-bas, ornithologique, si je me souviens bien.
Et Théo est donc ici, à Tabriz, aujourd’hui, et il vient dans mon quartier ce soir.

“Tu vois, j’ai googlé bastani sonnati, ils mettent du jaune d’oeuf, c’est ça cette épaisseur, ce…”

Entre le musée et la masjid-e kabud, la vieille mosquée bleue (timouride me dira Sylvie), s’étale un square tranquille. À l’entrée je cueille Théo. Je veux l’emmener manger une glace, celle que m’a payée hier le mec qui m’a hébergé, le costumé de Shah Goli, l’homme de Valiasr (peu importe la nomenclature, et son prénom j’ai oublié). Cette glace était une expérience inoubliable. Je me rengorge de cette ébauche de distanciation. Le grain de l’ivraie. Le grain : les prunes au miel, la salle de bains propre et (miracle) le glacier près de Shahid Beheshti. Le cornet coute 30 000 rials. C’est que dalle pour une expérience de cette nature. Et depuis Diyarbakır, retrouver Théo est aussi devenu l’occasion de se jeter sur les premières glaces venues.

“Ce gout vraiment ample, de… de vanille ?
– Un peu différent…
– De crème pâtissière ! De crème pâtissière !”

On lèche notre glace assis sur le banc devant la boutique. Le glacier nous lance des coups d’oeil par la vitrine. Parfois une voiture se range près du trottoir et un homme en sort, pour commander des faloudehs ou des bastanis, tandis que la petite famille se préserve au souffle de la clim.
Je finis par raconter à Théo la journée d’hier. Le parc, le type en costume, les courses démesurées au bazar, les rasoirs, Valiasr, les bonnes prunes au miel, et aussi qu’à 2h du matin des bruits m’ont réveillé, c’était la télé, le mec regardait du porno, le mec faisait dormir un garçon dans son salon et laissait la télé au-dessus du lit diffuser du porno gay à 2 h du matin, sans couper le son. Pendant une demi-heure, sur mon matelas trop chaud, j’ai navigué sur des sentiments de dégout et d’anxiété. Allait-il se souvenir de ma présence ? S’approcher ? J’ai fini par l’entendre qui ronflait. Alors la peur est partie, j’ai eu de la haine seulement, en me rendormant, et le matin aussi, au petit-déjeuner, le dégout balayait les convenances, je redemandais de tout, du yaourt, des dattes, je voulais liquider son affaire, j’aurais pu le voler. L’éducation ne m’inhibait plus. Oui je reveux du thé, des dattes, du dough, et maintenant on file dans le centre (tu paieras pour moi le bus), j’ai envie qu’on y aille maintenant, et je prends mes affaires, oui maintenant, oui j’emporte les dix rasoirs, et malgré tout ça j’arriverai jamais à la cheville de ton impolitesse.
On a traversé une partie du bazar à nouveau. Je voulais changer de l’argent mais je renâclais. Ce que je voulais, c’était me débarrasser de lui. Tout faire sans lui. On est parvenu à la masjid-e kabud. Il m’a dit “Je t’offre l’entrée, il n’y a pas de problème”, j’ai dit non, peut-être qu’un jour je paierai l’entrée, là je voulais juste être libre, seul, je voulais plus rien partager avec ce type, même pas ce morceau de trottoir (quelques bancs, un kiosque à journaux et des visiteurs iraniens qui m’observaient avec bienveillance), ni des paroles, encore moins 100 mètres de plus.
Il est resté très stoïque au moment où je lui ai faussé compagnie, je l’ai senti barricadé dans ses propres inhibitions, la gueule encore plus longue et fermée qu’avant, inadaptée. Je vois bien qu’il a des problèmes. Je peux pas les résoudre. C’est trop tard, y a trop de vase qui s’est déposée, mon problème à moi c’est de me débarrasser de lui, je lui tourne le dos et commence à remonter l’avenue, je sais où changer de l’argent, je ferai ça tout seul, et trouver un cyber, un hôtel.

“C’est ça, c’est tout à fait ça, de crème pâtissière !
– C’est diiingue.”

Changer mon fric à Tabriz. C’est sur un carrefour bruyant, qui ouvre sur les venelles couvertes du bazar, et surplombé d’une belle banque dans laquelle on entre pas. Le change, on le fait sur le trottoir, y a des guichets bardés de panneaux affichant les taux, et plein de mecs qui offrent les leurs. Je déambule un peu, sans regarder personne. Un type m’interpelle, il est sur la chaussée, il bavarde ou fume. Je finis par le reconnaitre : c’est l’un des vieux d’hier ! L’un des vieux (numérotés 6° dans la liste) qui faisaient des tours de bassin à Shah Goli. Là, soudain. C’est le retour de la bienveillance. On échange quelques phrases, comme les dernières fois il cultive une douce réserve. J’ai l’impression que la pellicule a sauté. Que j’aurais pu ne pas passer la nuit à Valiasr, qu’un de mes avatars a connu une autre expérience. Dans un passé alternatif c’est lui, Tours-de-Bassin, qui m’a invité : j’ai dormi dans une chambre proprette d’un sommeil de plomb, dans un autre quartier, et après m’avoir montré quelques lieux emblématiques du vieux bazar nous nous disons au revoir ici. Pour quelque raison obscure, l’homme de Valiasr a aspiré cette version-là de ma première nuit à Tabriz. Dans une distorsion mythologique il a combattu en duel et défait le doux vieux Tours-de-Bassin au sommet des monts rouges qui dominent la ville (au couchant embrasés, saignants, tandoori ; on les a vus dans le bus hier, ce rouge rôti écrasant la masse beige et grise de Tabriz, et je m’étais dit : “La ville la plus hideuse au monde serait rachetée par une montagne comme ça »). Ou alors le doux vieux Tours-de-Bassin a bien plus de pouvoirs qu’on ne le croit : il a jeté à bas l’homme-de-Valiasr qui, en pleine chute, dans un dernier sortilège a dénoué sa cravate et l’a entortillée autour de sa cheville, vainqueur et vaincu projetés ensemble dans le vide. Toute la nuit Tours-de-Bassin et l’homme-de-Valiasr ont combattu dans l’air glacé des limbes de la montagne rouge. Se disputant le petit routard européen égaré dans un futur de l’homme-de-Valiasr. Tours-de-Bassin me sauvant la mise sur le sofa puis sous la télé. Jusqu’à ce qu’enfin il triomphe, me détachant pour de bon de l’emprise de l’ennemi, me libère dans les rues plombées de soleil et en guise d’épilogue m’envoie le croiser 500 mètres plus loin.

“Je sais pas combien de temps je reste à Tabriz mais je compte venir ici tous les soirs. Ça me rappelle les chouquettes garnies, tu sais… À la boulangerie à Nouméa on les garnissait à la crème diplomate…
– Oh, la crème diplomate…”

Je raconte à Théo toute l’expérience Valiasr. J’imagine qu’aujourd’hui il ne s’en souvient plus. Chacun son Iran brut. On commente encore le maléfice gustatif, l’exténuante douceur de nos glaces. Il fait nuit, Théo dort dans un petit parc, à trois quarts d’heure à pied de Shahid Beheshti. Je l’y rejoins peut-être demain? J’hésite encore, trop heureux de disposer de cette petite chambre à fenêtre grillagée. Maintenant je marche vers l’hôtel. Une voiture sort d’un parking. Une vitre est baissée, une main me tend un sandwich. ‘Where are you from? Welcome to Iran!‘ 200 mètres puis 7 étages passent. Sur mon ordinateur c’est toujours la page de mes mails. Il y en a un nouveau. C’est des éditeurs, ils voudraient me parler d’un texte que je leur ai envoyé. Je fais quelques pas vers la fenêtre, mes yeux percent le grillage et passent dans la nuit. J’ai un long sourire aux lèvres. Je fais un ou deux tours dans la petite pièce, mon cerveau tourne à vide. Je reviens à la fenêtre, je dois faire quelque chose de mes bras, ils veulent s’exprimer, ça déborde, j’ai que le mail en tête, je me sens idiot et heureux, je pose les mains derrière la nuque, je regarde à la fenêtre.