Soudan #13, Khartoumais (2)

Thèmes évoqués : Propositions relatives, Bombay Sapphire, cas de conscience, cheveux.

Un jour, quelqu’un me rattrape dans la rue en m’appelant par mon prénom. Il s’appelle Ali et m’a apparemment croisé à l’Institut Français (dont je fréquente la bibli assez assidument : y a de la poésie, Proust et Le Secret de l’Espadon !). Il dirige un institut de langues et cherche un prof de français. Oui ça m’intéresse. Je commence la semaine prochaine ? Très bien faisons comme ça.

C’était fin juillet et c’est la minute après laquelle j’ai décidé de rester à Khartoum jusqu’à expiration de mon visa, début septembre. (Ça me démangeait déjà un peu parce que c’est une ville agréable, je vous en ai parlé dans quelques articles précédents.)

Donner des cours de français c’est plutôt plaisant, même si les élèves ont parfois un peu de mal à suivre le locuteur natif que je suis. On a bossé sur le passé composé, les propositions relatives, le passif et on a lu quelques chapitres du Petit Prince. En cours de conversation, les élèves choisissent des sujets dont ils peuvent débattre : la place de la femme dans la société, l’immigration, la nature du bonheur… En fait, je pensais que ce genre de sujets seraient plus délicats à aborder, je ne voulais surtout pas passer pour l’Occidental primaire qui dicte l’idéologie à suivre. Mais je les sens tous dans un bon état d’esprit, avec l’envie de réfléchir, j’essaie de les faire parler et débattre entre eux, de m’effacer. D’une manière générale, leur réflexion est assez progressiste.

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Parfois je me demande si toutes ces idées émergent uniquement dans le cadre d’un débat scolaire ou si elles ont cours aussi hors de la salle de classe. Marwa, la seule fille du cours de conversation, a exposé son point de vue et puis s’est fermée comme une huitre devant les contrarguments d’un autre étudiant. Aller à contrecourant, ça épuise… Or aller à la fac quand on est une fille (et plus encore chercher un boulot après la fac), ici, c’est encore aller à contrecourant. Et je crois qu’à force de se prendre des remarques réprobatrices elle n’a plus la patience d’argumenter, qu’elle le laisse dire, avec dans la tête un « Gros con. » qui clignote. C’est dommage. Et oui mais c’est aussi compréhensible, parce que A*** mon pauvre garçon t’es pas méchant mais pas malin non plus, à lui servir en plein cours, à elle qui s’émancipe envers et contre beaucoup, un argument esprit-critique-zéro intitulé « Une femme doit »…

Au-delà de tout ça, le plus drôle, incontestablement, c’est quand des étudiantes avec les yeux qui brillent attendent dans l’encadrement de la porte en murmurant et en pouffant, et se décident finalement à s’avancer vers le bureau pour engager la conversation, roulant des épaules et me servant du « Monsieur le Professeur ».

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Ça sent le dernier article, ce géorécapitulatif !

Et puis je voudrais évoquer les soirées en ambassade. Dans un pays où l’alcool est interdit, les lieux sous juridiction étrangère sont un petit havre où l’on trouve (souvent en open bar, ce qui ne gâche rien) les boissons qui se comptent en degrés… pour peu qu’on connaisse quelqu’un pour nous mettre sur la liste des invités. C’est aussi parfois l’occasion, comme dans le parc de l’ambassade norvégienne, le premier weekend que j’ai passé avec mes nouveaux colocs, de danser sur du gros son.

En arrivant ce soir-là j’ai eu du mal à entrer dans cette atmosphère si différente de l’extérieur, cette bulle d’expats dont je pensais tout sauf du bien. A esquisser quelques gaucheries sur une pop timide, un verre d’alcool à la main, ils donnaient l’impression de s’être assemblés pour créer ensemble un non-Soudan, voire pour se retrouver « entre gens de bien »… en d’autres termes, ils avaient franchement l’air de dire « on est quand même mieux dans nos habitudes, hein ? ». Je les ai regardé évoluer dans la semi-pénombre du parc avec une bulle d’incompréhension dans le cerveau. « Je veux pas faire partie de ce délire », je me suis dit. Et puis j’ai suivi mon coloc qui s’approchait de la table où deux serveurs géraient le bar et j’ai eu un petit pincement d’enthousiasme en reconnaissant la bouteille carrée toute bleue de Bombay Sapphire… Super. Le mec et ses grands discours. « Je veux pas faire partie de ce délire cela étant puisqu’il y a du gin de bonne qualité on va peut-être réussir à s’entendre. » Ajoutez au Bombay quelques menus autres électrochocs (ou réflexes pavloviens) positifs que la route ne m’avait pas offerts depuis longtemps (un basique Rihanna écouté en groupe, par exemple), ajoutez à ces menus électrochocs l’approbation joyeuse conférée par une légère ivresse et vous obtiendrez la sentence suivante :

De temps en temps une grosse soirée à la mode occidentale ne fait pas de mal, c’est un bon moyen pour recharger certaines batteries.

Pour tout dire, je ne sais pas quoi en penser. Je suis très partagé sur ces « soirées à l’occidentale ». Je me dis qu’après tout je n’y ai été qu’un pique-assiette (d’ailleurs j’étais pas sur la liste des invités mais le type à l’entrée s’est laissé baratiner avec beaucoup de bonne volonté), j’ai profité de quelques bouteilles approvisionnées via valise diplomatique, d’une sono anonyme et d’un petit parc qui appartient à la Norvège. Mais quelque chose continue de m’asticoter, comme si j’avais accepté pour quelques heures de tremper dans ce délire d’expat invariablement résumable en « Le Soudan est un pays où il fait bon vivre, quand on est Occidental ». Je sais pas si j’ai quelque chose à me reprocher. Je n’ai pas dit non à toutes ces stimulations qui m’évoquaient « passer une soirée festive » et j’y ai pris beaucoup de plaisir. L’impression d’appartenir à « la population dorée de Khartoum » est nettement plus désagréable.

Enfin, c’est mon dernier article sur le Soudan (et demain ma dernière journée)… Mes deux mois y ont été bien riches, mes journées de sac à dos très belles, l’écart entre le Soudan et l’image qu’on nous en donne… immense. Bon. Un petit selfie ?

Cheveux qui poussent, jour 220

A très vite dans Ethiopie, #1 !

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3 commentaires

  1. CHEVEUX MOUSTACHE OMG WTF !! jcomprends même pas que le videur de la Norvège t’ai laissé entrer (laul)
    Ca fait plaisir de voir ton écriture sur un tableau blanc. Y’a encore écrit le « j’ai vu une grosse bête » sur mon tableau dans l’entrée !
    Sinon, ton histoire de soirée. t’es un peu dur avec toi même. C’est pas comme si t’étais un fils d’ambassadeurs qui de temps en temps sort de son bout de pays pr aller se salir auprès des soudanais. Tu serai plutôt un aspirant soudanais à la peau couleur d’aspirine (joliiii), qui va de temps en temps 1)piquer l’alcool des riches qui en ont et 2)renouer un peu avec ses racines et se ressourcer dans le cocon des habitudes. Pour un mec qui cherche à s’immerger à fond dans des pays aux fonctionnements sradicalement différents du sien, un peu de Rihanna avec Parcimonie (salut, j’m’appelle Parcimonie. Salut moi c’est Excès, on va pas s’entendre)(pardon) c’est carrement tolérable, voire même salutaire.

  2. Oui en effet je ne pense pas qu’une petite soirée de la sorte prête à conséquence bien que je comprenne que ça puisse te travailler. Peut-être que tu peux juste te dire que ça fait aussi partie du pays, des habitudes d’une certaine catégorie de la population, que tu as gouté le temps d’un soir (et de quelques verres de gin) avec le recul nécessaire. Enfin. C’était il y a un moment maintenant !

    En tout cas ça avait l’air d’être une belle expérience d’enseignement ! (Monsieur le professeur :p)

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