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Des herbes rue Teryan

15 h arrive toujours en douce, à la bibliothèque je laisse mes affaires en plan, je pars déjeuner. J’essaie de ne pas aller au même endroit tous les jours, c’est très difficile, la bouffe me rassure et me réjouit, une promesse est une promesse, les déceptions minent. J’ai réussi à me restreindre à n’aller au restaurant d’Artsakh qu’un jour sur deux. L’autre, je cherche un feuilleté végétarien, ou je file au kiosque près du carrefour d’Abovyan (si c’est bien Abovyan), où la dame me connait et remplit mon sandwich de tout sauf de viande, ça me rend heureux aussi. Les chats, les chiens, tout le monde cherche une arrière-cour où manger sa pitance tranquille, après la chasse. Moi aussi et je trouve souvent à m’assoir sur un banc du parc de la faculté d’agronomie (si c’est bien elle ?). Il y a une petite fontaine sur le parvis. Dans cette ville, à tous les coins de trottoirs et à l’orée des églises, quelqu’un reste penché à aspirer son petit jet d’eau fraiche. On fait même la queue parfois.

Quel est le gentilé relatif à l’Artsakh ? artsakhi ? Je mange des djingyalov hats, des sandwichs à la verdure. À l’intérieur de la galette, hachés menu et revenus dans la poêle : ortie, fenouil, cébette, coriandre… toute la verdure qui passe sous la main dans un jardin d’Arménie.

J’ai beaucoup d’affection pour cette ville. 10 jours d’affilée j’ai fait la même chose. Mon corps a commencé à se synchroniser avec la ville, et depuis elle me manque. Ses hautes canopées de tufs roses, ses discrets motifs de vignes, ses austérités. Le complexe architectural Cascade qui me fait penser à Marienbad, étagé selon des perspectives impeccables. L’année dernière à. Erevan. Revoir Cascade m’a donné envie de lire le script du film de Resnais, écrit par Robbe-Grillet, j’en ai lu quelques pages, c’est Lou qui me l’avait conseillé, en Bretagne (à moins que ce soit en Albanie ?). Dans un cybercafé où j’imprime mon visa iranien, je prends le temps d’écouter Marienbad, de Barbara. J’avais oublié qu’elle m’avait longtemps fasciné, cette chanson, il y a plein de fascinations différentes qui s’exercent au fil des chansons de Barbara, la limpidité de Pierre par exemple, dans Marienbad je sais pas, le symbolisme peut-être.

Un soir mon camarade de dortoir Nicola me convainc d’aller boire un verre. On rejoint sa copine arménienne dans un café au coin de Cascade. Je pensais pas que Cascade était si souvent l’arrière-plan de mes souvenirs. Mais c’est dans ce café, à l’angle de Moskovyan, et Lilit, la copine de Nicola, est venue avec une autre Arménienne, après dix minutes on comprend qu’elle est l’amie de mon amie Rebecca, qui a passé quatre mois à Erevan peu de temps auparavant. On célèbre le hasard, les bières passent, on s’est installés à Calumet, célèbre bar en entresol sur Pushkin St. Il ferme un peu avant 3 h du matin, ou un peu après, je me souviens plus, ça tangue et c’est heureux, on continue la nuit ailleurs.

Mon journal à ces jours-là est essentiellement un journal de lecture. Je lis un livre de Gabrielle Wittkop, pas les textes qui l’ont fait connaitre et qu’on dit sulfureux, mais un petit roman historique, une chronique de Bornéo à l’époque des “rajahs blancs ». Qui s’intitule Les Rajahs blancs. Voyager sur le dos de Bornéo. Kuching… Je vis à Erevan mais le matin à l’intérieur du trolley c’est Bornéo, le soir dans le dortoir tranquille c’est Bornéo. J’y ai recopié une phrase : “Sur la colline la résidence flambait, brossant le ciel d’une aile de flamant.” (Wittkop, Les Rajahs blancs, éd. Verticales, p. 198) Et une définition : “Kretek : cigarette à la girofle.”

Je lis aussi L’Opoponax de Monique Wittig, primauté des sensations, parole libérée de trop contraignantes poses syntaxiques, ça me plait beaucoup, le trolley n’est jamais assez bondé pour empêcher la lecture, parfois je regarde par la vitre mais non, on passe devant le parc de l’avenue Gaï, c’est même pas encore la voie rapide. De L’Opoponax je recopie : “On écarte avec les pieds les feuilles sèches les vieux bouts de journal”, parce que soudain me revient une nuit en Oman, un quai de Masirah, la nuit pour attendre le bateau ralliant le continent, trouver des bouts de carton pour ne pas dormir joue contre la poussière. Jamais j’avais repensé à ce soir-là, ce quai, cette attente probablement balayée par un sommeil de plomb. Oman bien sûr, Masirah aussi, assiette de poussière sur la mer, la pièce pour les invités à l’avant des maisons, l’air conditionné, les routes sans ombre. Mais ce quai et cette nuit c’est la première fois que je m’en souviens, c’est une exhumation. Petit gobelet de café chaud, monter les étages après avoir présenté ma belle carte de bibliothèque plastifiée avec mon nom transcrit dans l’alphabet arménien, puis heures passées à changer quelques mots d’un poème, ou écrire un texte inspiré de Wittkop ; c’est là-bas aussi que je fais ma demande en ligne de visa pakistanais ; et puis, si la dernière visite datait déjà d’avant-hier, déjeuner rue Teryan : lavash, cébette, fenouil, ortie, tout chaud, tout croquant et juteux, avec un grand verre d’aigrelait. C’était l’année dernière, à Erevan. Le trolley, les machines à café, le jus des herbes cuites et les lectures françaises.

Le trolley 1 (Badal Muradyan)

Ça fait quatre mois que je me promène avec la carte d’Erevan dans la poche de mon sac. Je sais pas, je veux pas la jeter. C’est pas une carte exceptionnelle et les lignes de bus n’y figurent pas, il faut aller sur internet, il y a un site pour ça, les lignes de bus sont compliquées à Erevan. Non, elles sont simples, le problème c’est qu’on trouve de plan nulle part. Les lignes restent simples bien sûr. Elles ne changent pas en fonction des jours. Elles gardent le même numéro. Je crois qu’il y a des apps pour t’aider à optimiser tes trajets en transports en commun. J’ai vite compris que pour rejoindre le centre depuis Nor-Nork j’avais un certain nombre de possibilités, en bus comme en trolley. Le 35, le 53, le 46, le 44 aussi – mes souvenirs vieillissent. Et le trolley 1, qu’il faut prendre avenue Gaï, devant la boulangerie. Je dois rarement lui courir après, si bien que tous les matins je monte avec un feuilleté, au fromage souvent. Les transports sont assez saturés, parce que c’est l’heure de pointe, 8 h environ. Je sors du lit aux alentours de 7 h 30, je passe à la salle de bains, je m’assieds dans la cuisine où mon camarade de dortoir prend son café. C’est un Arménien mais il est ici pour le boulot ; sa famille habite Moscou, ou Kiev, ou une ville de Russie qui n’est pas Moscou. J’oublie. Il bosse dans le bâtiment. Oui, il est peintre, je commence à me souvenir, et il travaille près du Parlement. Comment il y va ? Je le vois jamais. Je le vois partir c’est tout. Jamais de silhouette reconnaissable à l’arrêt de bus, ni au trolley qui passe un peu plus loin, au rondpoint suivant, et je longe des terrains vagues qui crachotent jusque sur le trottoir leurs bouts de ronces et leurs petites mûres pas mures.

J’aime bien être dans les transports en heure de pointe. C’est l’illusion de la vie active. Le trolley s’avale la voie rapide en ponctions lentes, il plonge vers le centre-ville avec les quintes du plus retors des grimpeurs. Dedans, des gens tout pareils que dans la ligne 2 entre Barbès et Ternes, barbus, baissés et ternes quoi. Debout mais baissés. En attente d’énergie. C’est encore le moment où le matin les devance. Ils adoptent des stratégies différenciées afin de rattraper leur retard, mais les yeux sont pas en face des trous, sauf ceux qui ont de l’hygiène de vie n’est-ce pas, ou qui jettent des tasses de café au pied de leurs insomnies. Le nez dans la choucroute et les pieds dans la semoule. Mais ici la base alimentaire c’est le sarrasin. Bref plein de belles silhouettes en vêtements souvent modestes, inattentifs aux toux du trolley qui descend les pentes. Chacun dans leur genre ils sont des statues, des petits bâtiments modestes, retranchés, ils regardent leur téléphone ou ils s’éveillent au milieu des ombres et des barres d’appui, vestes, chemises, blousons. Je me sens frais et replet, je vais pas au boulot pour de vrai, je fais l’acteur alors je suis traversé de prévenances, genre je veux pas faire de miettes ou incommoder mes voisins avec mes mastications donc je garde mon feuilleté dans la main, sans y toucher. Par exemple mon feuilleté, lui il est vivant, il est pas en noir et blanc dans le trolley du matin. Il est brossé d’une mission, avec le relief de ma prévenance et de mes premières bouchées, du plaisir que ça m’a fait, d’une ou deux petites miettes de son corps à lui sur mes lèvres à moi. Le coeur en feu, il attend la suite. Peut-être aussi que c’est pour ça, pour cette autre prévenance, que je le mangerai seulement dans la rue : la nourriture c’est un truc de réveillés. Pas forcément mais celle-ci oui. Et je me sens encore plus frais et encore plus replet à avoir de moins en moins besoin de regarder par les vitres si je suis pas en train de louper mon arrêt. Ça m’arrive toujours une fois, normalement la deuxième ou la troisième, d’ailleurs sur Badal Muradyan ça m’est arrivé le premier soir, fugue incontrôlée jusqu’au bout de la ligne en pleine nuit, terminus à Jrvej. J’ai pas vu le rondpoint et je m’attendais qu’il continue sur Badal Muradyan, je guettais les boutiques de fruits et légumes, les pommes sont hyper bonnes, en fait je bouffe que des pommes, le soir deux pommes, le matin sur le chemin de la boulangerie une pomme, l’après-midi après le déjeuner une pomme, elles sont petites, la main se referme presque dessus, acidulées, la chair d’une blancheur d’elfe. Maintenant j’ai à peine à regarder le défilé des avenues, et ça m’aide à bien entrer dans mon rôle, chaque jour il se rapproche un peu plus de ma peau, si j’étais resté deux mois je serais devenu habitant d’Erevan, par la force des choses. Par la force du trolley du matin.

Puis il y a un tunnel, le trolley accuse la courbe, il ressort autour de bâtiments universitaires soviétiques, je ne sais plus lesquels, la faculté d’agronomie peut-être, ou bien elle est cachée un peu plus loin. Après un dernier détour dû aux sens uniques il atteint le boulevard circulaire. Près de l’opéra ce boulevard s’appelle Moskovyan, ici je ne sais plus. Je descends. À chaque carrefour il y a de larges passages piétons souterrains. Le premier jour ça m’a rappelé Bichkek. Ce doit être une habitude soviétique. Ou des pays froids, parce qu’ils abritent plein de commerces, de serruriers, de fleuristes, mes écouteurs je les ai achetés sous un carrefour. Je les ai perdus depuis, très vite, peut-être même que je suis parti d’Erevan en les ayant déjà perdus. Les trottoirs sont ponctués de kiosques et de machines à café. Il y a un grand supermarché quand je sors du trolley, rue Abovyan ? la parallèle sud à Teryan c’est Abovyan ? Et juste à côté de ce supermarché, dont la façade arbore une frise de légumes verts accompagnés de mots indéchiffrables, mitoyenne : une machine à café. Le gobelet en carton me réchauffe la main pendant que je remonte la rue vers la bibliothèque, il est encore là à ma table, toujours à gauche, une bonne heure, apparemment je le buvais exclusivement de la main gauche, le niveau baisse lentement, je l’aime bien dans le décor et les dernières gorgées sont froides et sucrées, j’ai commencé à regarder des cartes d’Asie, à changer des mots sur un poème.

Tbilisi au jardin

Je ne retrouve plus mon dernier crayon, celui qui écrivait mes journées. Son trait de plus en plus gras m’agaçait beaucoup, me donnait envie de ne pas écrire du tout. Je n’avais rien pour le tailler. Et maintenant il n’est plus là. Est-ce qu’il est tombé dans les couleuvres ?

Finalement j’achète un stylo noir. Je le prends avec moi au petit-déjeuner, pour qu’il se fasse la mine. Tbilisi, auberge bon marché tenue par un couple iranien, à quinze minutes à pied du métro Medical University, sur Gagarin Street. Beaucoup d’Iraniens s’installent à Tbilisi, fuyant le retour des sanctions économiques. Certains Géorgiens tiennent à leur sujet des discours pas jolis, rhétorique ultranationaliste, xénophobe ou carrément un pot-pourri de ce qui finit en -phobe, dont le touriste européen goutant jusque là au bon air du Caucase ressort hagard.
Il arrive que le touriste européen ne vaille pas beaucoup mieux et afflige l’auberge d’un commentaire négatif sur Booking, lui reprochant d’accueillir plus de travailleurs iraniens que de routards occidentaux. Critiques sous-jacentes : atteinte à l’atmosphère anglophone que tout-un-chacun attend d’un petit hôtel bon marché, manque d’affinités immédiates avec ses camarades de chambrée, etc.
Dans l’auberge il y a une femme enceinte, une famille en transit et pas mal de mecs qui tentent de se raccrocher aux basses branches de la vie active ici, avec en Europe de la famille qu’ils échouent à rejoindre. Tbilisi est utile pour comprendre l’Iran. Diaspora et débrouille.

Il y a deux dortoirs, une cuisine où marmote à 23 h une casserole de riz pilaf et des claquettes à chaque entrée, déchaussé-rechaussé, attention c’est valable pour passer du dortoir au jardin, j’oublie une fois sur deux et je pose la claquette dans la terre, plateau de petit-déjeuner dans les mains avec la tasse brulante qu’il ne faut surtout pas renverser sur la liseuse témérairement embarquée à côté, tant pis pour la sandale, le jardin donc, ça ne se trouve pas tous les jours dans une auberge à 3 balles : gentiment en bordel avec un coin plus pelé que les autres pour le sacrosaint barbecue iranien, et des arbres aux fruits encore très verts, figues, grenades. Au fond, une longue table autour de laquelle on se réunit souvent le soir malgré les moustiques, pour boire de la bière de supérette, sur des bancs qui branlent. Le petit-déjeuner c’est là aussi, pour moi et mon bol d’avoine accompagné d’un café aussi brulant qu’instantané, et du carnet à qui enfin confier les états d’âme du moment.

Les Iraniens à l’auberge me trouvent gentil. Ils me disent que je souris tout le temps, que quand je passe dans la maison ça ensoleille. Ils disent ça alors forcément, c’est un cercle vertueux, je m’y sens bien, j’y reste quinze jours. Il y a Aurélien qui traine aussi, notre rythme bibli/bière est assez synchronisé. Lui il revient de quelques mois dans la campagne au-dessus de Borjomi, pour son mémoire d’anthropologie. Pas mal de nostalgie à partager nos souvenirs soudanais. Vers midi il va à la bibli pour commencer à rassembler ses notes. Moi j’y vais pour un poème, toujours le même, je l’ai écrit à Erevan il y a deux semaines (à Mirzoyan), et maintenant je passe 3 h par jour dessus, à changer 10 mots.

Lire le matin. La beauté d’un style arrive au cerveau, ça marque comme des pas dans du sable humide. Sentir doucement les idées pousser à travers le texte lu. Processus lent, doux, ascensionnel.

Ècrire le matin son journal. Sensation d’avoir les idées claires, l’esprit reposé, les idées reposées au fond de lui, immobiles, sujettes à l’étude. Elles viennent l’une après l’autre.

Et donc le carnet, à qui confier les états d’âme du moment. Recopié :
« Depuis hier je pense à mettre par écrit l’espèce de frustration, d’engoncement, que je ressens à l’égard des traditionnels articles de voyage. (Surtout comprendre : les miens.) Le peu de créativité dont ils font finalement preuve, et toute cette superficialité qu’ils brassent. Qu’est-ce d’autre qu’un témoignage, toujours le même d’article en article, d’un jeune Européen dilettante profitant de son statut ? l’Européen ayant son prestige social, qui le fait passer presque partout pour un invité de marque ; qui le canonise d’une classe très supérieure même quand il traine à la sortie d’un rondpoint, sale et en habits pas nets ; qui parfois lui donne du monsieur. Bref il ne manque parfois qu’une carte illustrée des matières premières et un casque blanc pour qu’on y revienne presque, au XIXe. Dans les comportements, dans la curiosité qu’on suscite et dans cette sorte de conscience de classe qui se révèle chez les gens lorsque d’eux émane, spontanément, moins de l’estime que de la déférence. J’ai vu des échines qui, par réflexe, allaient pour se courber. Si j’avais leurs traits, ils me regarderaient souvent avec méfiance ou mépris. J’ai cette netteté insouillable, cette classe sociale (géographique et ethnique) incrassable qui agit en surbrillance de tous mes péchés financiers et vestimentaires. C’est une icône des ordres mendiants, où le maigre guenilleux chemine auréolé de lumière.
Et tout ça, je continuerais d’en témoigner, avec un sourire d’idiot du village, oscillant entre naïveté et acceptation, pour raconter d’écoeurantes histoires – toujours les mêmes – d’hospitalité, de générosité ?
Non / si / je ne sais pas / que faire.

Tout ça, toute cette gêne, me rappelle ce que répond Beckett à la question “pourquoi écrire ?”. Il répond : “Bon qu’à ça”. Un jour peut-être je ne m’exprimerai qu’ainsi : par la fiction. Je me sens plus de légitimité à raconter des histoires. Hors de la fiction, il y a toujours l’angoisse d’un péché capital. De la bouche et des doigts sortent une telle infinité de bêtises, et notre société, peut-être à raison (non / si / je ne sais pas / que penser), les guette avec de plus en plus de rage.
La fiction c’est différent. Depuis quelques jours je pense à “porphyre” avec la sensation d’un devoir accompli. C’est un texte que j’ai écrit l’an dernier et pour lequel je suis allé aussi loin que je pouvais dans mes envies esthétiques et ma réflexion. Pour le reste, tout le reste, j’ai la vive impression d’être d’une pauvreté intellectuelle crasse, de témoigner d’une réflexion indigente ; les villes et les peuples passent sans lever en moi autre chose que des enthousiasmes puérils, des appréciations naïves (au mieux), je regarde des diapositives plus que je ne voyage, et je les commente souvent mal. Sur le terrain de la fiction (en tout cas du type de fiction auquel je me suis jusqu’ici dédié) c’est autre chose, je me sens moins redevable de comptes, ou plus compétent à cet égard. Les seuls voyages dont le témoignage me semble pertinent sont ceux que j’ai faits sur le Danube, dans la steppe de Mordaral, au coeur du fabuleux Midiân et dans le dédale du Paris Majeur… Seuls ceux-là comptent. Je ne veux répondre que d’eux et me dédier aux prochains. Parfois, quand je me sens lucide, c’est ce que je me dis.

Pour finir, je ressens parfois (le sentiment va se régularisant) un vague dégout pour le routardisme tel qu’il se consomme.
La dynamique consumériste telle qu’on la retrouve, dissimulée, dans la pratique routarde du voyage : consommation de visas, de pays, de kilomètres. Accumulation. De lieux pittoresques, de hidden-gems. Courir d’un désir au suivant, d’un lieu au suivant. Quelle différence, dans l’état d’esprit, avec le fait d’accumuler des paires de chaussures ? C’en devient une carrière, une liste d’expériences professionnelles. Je peux vous réciter des listes de postes-frontières, vous en détailler les différences, égrener le prix des visas de l’Asie centrale et les pièces à fournir aux ambassades centre-asiatiques téhéranaises. Je peux vous conseiller sur les sorties de villes en stop, à Barcelone optez pour le train de banlieue, à Téhéran prenez le métro jusqu’au premier péage, à Istanbul c’est le bus 146T… Tous ces « petits trucs » que les routards s’échangent le soir sur un lit d’auberge, dans une conversation finalement aussi agréable et aussi peu enrichissante qu’ailleurs.

En ce moment, j’aspire à davantage d’immobilité, de discrétion. Ne pas faire de rides. Le routardisme est souvent dans la constante provocation du hasard. Provoquer les bonnes fortunes. C’est une pratique active, effrénée. Je crois que, pour un temps qui sera peut-être très court je ne sais pas, j’aspire à un voyage plus en retrait. Entre deux migrations, il y a nidification.
Est-ce que je veux être un oiseau ?
Je ne veux pas collectionner les cartes postales. Ecrire des fictions me suffit, avoir de la compagnie. L’éloignement créé par le voyage (d’autant plus le voyage déconnecté) permet d’accéder à une acuité plus grande, à la retraite géographique s’adjoignant spontanément la retraite spirituelle. La France n’est pas dans mes moyens alors je vous écris de Géorgie, d’Iran ou du Pakistan. (Tout en me prenant à réfléchir, parfois, aux France possibles : celles des yourtes et des abris de jardin.)
Il y a une maïeutique de l’expatriation. J’en suis là pour l’instant…

Et puis une dernière chose : le récit de voyage. Bon…
La dynamique générale des récits de voyage s’oppose de plus en plus à celle qui m’intéresse maintenant, celle de dire : Mort au pittoresque, mort à l’exotisme. »

Barouder c’est d’abord de l’ennui, des chansons pour tromper l’ennui et des chiens qui aboient. Ispahan c’est d’abord des petits squares minables. Toute la Terre c’est d’abord des petits squares minables.
Mais tant mieux. Par quelle sorte d’aristocratie esthétique faudrait-il continuer de privilégier le petit village aux façades pastels en lumière rasante ?
Je vais continuer ce blog hein, mais ça parlera de plus en plus de petits squares minables. J’espère qu’ils vous plairont.

Orthodoxie du caramel mou

De longues couleuvres arpentent les chemins et le petit pré en fond de gorges où on a monté les tentes. On les entend qui chassent dans les herbes hautes, ça fait du froissement.
Je file du petit bois à Sergeï, qui a mis l’eau à bouillir. Il a déjà sorti son petit plastique plein de caramels, c’est fou ce merdier qu’il a dans son sac, merdier au sens noble hein, moi j’ai toujours mes vertiges de « je veux faire l’ascète » résultat j’ai mon petit dawa rachitique, alors que lui, boum les caramels, le chocolat, les petits nougats, et puis le faitout, et l’énergie qui va nécessairement de pair avec l’outillage, à croire que ses quatre ans d’harékrishna l’ont bien discipliné, et-que-je saute dans la rivière pour se savonner comme il faut, et-que-je fasse bouillir de l’eau trois fois dans la soirée, thé thé pâtes, et rebelote avec l’avoine au petit-déjeuner. Il y a un papier que je garde, tant pour l’esthétique que pour le souvenir ému des feux de camp avec Sergeï : papier de caramel mou d’une marque probablement russe, cyrillique sur liseré doré, frappé « Kara-Kum » avec splendide chameau de Bactriane debout devant les dunes.

On voyage quatre jours ensemble et la venue de soir est toujours un grand délassement : finies les turpitudes du stop, le soleil, les décisions sur lesquelles s’accorder ; c’est l’heure du petit bois, de l’ébullition, et on peut boire autant de thé qu’on veut parce qu’on a de l’eau et du bois, avec Sergeï comme centrale de bonne volonté – on pourrait se gonfler de thé jusqu’au lendemain si on voulait. On parle tranquillement, Sergeî d’une plage russe de la mer Noire où vivre en hamac, moi de Gokarna, les idées s’associent. Pour être franc, les journées ne sont pas désagréables non plus, souvent on trouve un murier sous lequel faire du stop à l’ombre, et c’est la saison bien sûr (les trottoirs mouchetés de rouge et de blanc) alors on se gave en attendant qu’une voiture s’arrête. On s’est lavé dans la rivière – c’était vraiment pour ne pas l’attendre comme un idiot sur le bord de la route, parce que moi l’eau froide hein. On a campé hors du cimetière, j’ai dégusté du saperavi (cépage de rouge), on a rempli les bouteilles aux lavabos, aux rivières, aux robinets et aux sources plus claires ; on a rencontré Issaya.

Issaya il est moine dans un monastère près de Gurjaani. De loin c’est Raspoutine, comme à peu près n’importe quel moine orthodoxe. Broussaille noire qui commence dès le bas du nez, mais avec parfois un vaste sourire dedans et une joie qui pétille dans les yeux. Gueule très géorgienne en fin de compte, poil jais et beau nez aquilin, pommettes saillantes qui font des joues une longue plaine cave. Il parle d’une voix très douce. Il ne doit pas être beaucoup plus vieux que nous mais la barbe et l’habit vieillissent. C’est lui qui nous monte au monastère en stop. Plus tard, il revient nous voir, une fois ou deux, alors qu’on laisse passer le zénith au frais, sous les arbres, Sergeï méditant dans un coin, moi je ne sais plus, bouffant des prunes ? Parce qu’il nous donne un grand sac de prunes d’Istanbul (c’est une variété qu’on trouve beaucoup en Géorgie, et dont on fait des sauces. Très acides, trop pour le ventre de Sergeï je crois). Mais je le sens moins avec nous. Il est de nouveau les pieds au monastère, c’est comme s’il s’effaçait de notre monde. Je penserai souvent à lui, les jours suivants. Et toujours de temps en temps.

Et ce matin, près de cet autre monastère, au désert cette fois, on suit la route des crêtes. Un serpent noir, en méandre sur le sentier. Je reste à trois mètres, interdit. Il se contracte, menaçant, avant de filer dans un tapis d’épineux. Il était très gros. Bite grasse et nerveuse, dirait Genet. Un muscle à l’état d’être vivant. On reprend la marche, contrariés. Puis sur la crête qui marque la frontière avec l’Azerbaïdjan on s’entretient soudain avec le désert, qui se déploie pâle et montueux, qui roule sa chenille de poussière et de silence. Quelques chapelles sur la crête, et deux militaires affectés là, pour la nuit ou davantage, tuent le temps après leur toilette à scruter les monts désolés. C’est après les moines, les chapelles troglodytes, les serpents, les campeurs : deux types en treillis, méfiants du désert. Tensions frontalières, dit-on. On nage en plein Buzzati.

(+ quelques photos prises par Sergeï)

Bitlis – D’autres arménies

I
Bitlis

Bitlis en passant c’est une belle ville de steppe, caractéristique, ses tours, ses barres, ses bétons. Sur l’écran somptueux du parebrise s’épanouissent des fleurs cubiques, des hameaux baignés d’asphalte… C’est la bucolie de l’urbanistique. Pourtant Bitlis, à y réfléchir, présageait de grandes et vieilles choses (il n’y a qu’à voir la forme de Balqis qui résonne au fond d’elle), des sourates, de la pierre sculptée, mais en passant rien ne dépasse, pas le moindre petit tas de légende, pas cet orient que chacun traque depuis qu’à la frontière bosnienne, au pied du premier minaret, il s’est habillé les dents de marc.

Dans la journée des voitures se réclament de Bitlis, qui s’immatricule 13 au milieu des usuels 65 (Van), 04 (Ağrı) et 25 (Erzurum). La route rejoint les bords du lac, elle s’en paie le contour, et les camions, les rhubarbes passant, on ne voit plus de 13 qu’à titre exceptionnel.

Au bord du rondpoint de Horasan sont installées quelques pompes à essence, demandez aux employés de nuit la permission de coucher sur le sofa. Il fera frais au réveil, le ciel sera clair et un trafic régulier orienté nord-est s’immatricule déjà 36 (Kars).

Croisant peut-être en chemin un ciment qui me rappelle Bitlis je me dis que c’est oublié, que c’est un autre pays déjà : “D’autres anatolies” je pense, “D’autres kurdistans” à la limite. Bitlis tombe au fond du présent comme un caillou et je calcule : “Dans trois jours, l’Arménie.”

Où partout, après trois jours, sur les murs traduits en trois langues convergent Van, Ağrı, Erzurum, Horasan, Kars et Trabzon, toute une géographie arménienne de manuels centenaires, 65 04 25 25 36, num. compl. 61, quelque chose enfin comme un grand loto du massacre ; et Bitlis-13 aussi dans les explications de l’histoire (ou du massacre donc – on ne fera pas l’un sans l’autre). Une seule coordonnée ne suffisant pas, de nouveaux numéros sont tirés, 1880, 1890, 1908, 1915, -16, -17 et ainsi de suite jusqu’à au moins -23, latitude Temps, longitude Vilayet, et chacun d’y révéler ses coordonnées généalogiques, chaque famille auprès de son arbre chargé de nombres lourds, de matricules qu’elle soupèse, caressant gênée la peau d’un pays que le siècle a fini de crypter et qu’on lessive maintenant, à grande eau (…)

II
D’autres arménies

Aghtamar, 1923

Diyarbakır [poème]

I

On me dépose sur un parking qui sent la merde de poule.
Des blindés stationnent aux carrefours
immobiles, satisfaits
comme un fauve après la chasse
et de nombreux démembrements
(Qu’est-ce qu’ils attendent ?
que ça reprenne ?)

Comme d’habitude c’est ciment c’est dorures
avec de la fringue et des a-mé-na-ge-ments
Diyarbakır longue steppe de béton
tes épaules urbaines et ta gorge où passent
des rivières de voies rapides en nœud coulant
belle comme une métropole sans fric
belle comme toutes les autres (Ternate) (Mashhad) (Alexandrie)

Cependant que d’imperturbables Européens examinent
leurs brochures verdoyantes merdiques, leurs ruines
embaumées de crépuscule et de pétales tardifs
si vous n’aimez pas le béton, pourquoi vous voyagez ?
(ni le béton ni les hommes, qu’ils trouvent
1° bruyants quand ils mangent 2° bigots à pas d’heure 3° jeteurs de plastique – « Cette année on a fait le Kurdistan »)
Je suis au café à regarder les Européens
qui d’une rue à l’autre vont passent reviennent
comme on ronge un noyau


II

(1) Le soleil tombe au fond du puits
où il meurt dans une grande gerbe
de glaces, de viandes, de sucre frit

(2) Le dernier siège c’était il y a mille jours
nuit-moins-cinq écrasée de l’odeur des grillades
j’entre dans un silence de veille de guerre
un boutiquier assis sur ses marches un sandwich dans les mains l’œil braqué dessus
le sandwich devant la bouche, en position
comme le blindé au carrefour
(ça y est vous avez compté combien c’est peu, mille jours ?)
Allâhu ʾakbar Allâhu ʾakbar – Allâhu ʾakbar Allâhu ʾakbar – ʾashhadu ʾan lâ ʾilâha ʾillâ llâh – le pain tiré mordu déchiré – la viande qui tombe dans les lacs de salive

(3) Noyau de pêche
qu’on se trimbale d’une joue à l’autre
sucé jusqu’à la dernière fibre
avant d’être foutu au feu
brulé, ossifié, fuligineux
puis qu’on reprend
qui toque aux dents
véreux de salive
ravagé vivant

(4) Cette mosquée-ci s’appelle Ulcam
(Oul-djam)
pour les besoins du poème
bâtie d’une pierre lugubre de la famille des cernes ou des suies.
Devant elle on s’assied, sur de petits tabourets
dans les bras des serveurs des plateaux lourds de thés
à la table d’en face une mère de famille grille longtemps une cigarette…
Je ne partirai pas avant des jours.
Ce n’est pas seulement pour cette foule assise dans le soir tiède
Plus on voyage et plus on devient sinistre
on se fatigue des colombages, des pastels
on cherche le charme dans les gravats
on rôde auprès de la suie
on s’en frotte un peu de petits coins de peau
un soir ou deux, pour se sentir du coin
comme au fil d’une brochure de guerre

(1)Iftar
(2)Inönü Bulvar
(3)Description de la vieille ville
(4)Sinistres


III

1) (matin, neuf heures)
Dans le bus CE4 direction Dağkapı
au milieu des gens qui s’appuient
la plus belle fille du monde

2)
Eau de mastic et de poussière
qu’on achète par bidons
ils l’appellent sherbet
– infusez la ville entière
– ajoutez des glaçons
– vendez ça à tue-tête

3)
C’est incroyablement l’Est ici
les routes se mettent à aller très loin
c’est inhabituel
j’irais bien à Quetta ou à Kachgar
consommer leurs syllabes leur béton et leurs guerres
rêver des villes d’après
me préparer à leur laideur
prendre le bus

4)
Matin, six heures, rues noires
de crasse de guerre ou alors de basalte
quand il fait bien frais
que les chats vont aux bennes

dans la cour d’Ulcam se presse une foule
de cent cinquante hirondelles
et peut-être des chats
(qui ne les attaquent pas*)
*puisqu’ils font les poubelles

La-Grèce-éternelle

Le 8 mai, un peu avant dix heures du matin, un bout de papier porté par le vent s’est échoué sur la barge qui reliait les deux rives du chenal de Vivari. Je m’y trouvais justement : la matinée était fraiche encore et sous la brise ionienne je pensais vaguement aux vieux cailloux de Buthrotum, dont je n’avais pas vu la couleur. Le papier tourna un peu devant moi, je restai un instant à observer son vol gauche avant de le saisir entre deux doigts, embarrassé à l’idée qu’il pût finir dans les eaux préservées de la lagune.
C’était un prospectus de grammage et d’impression modestes, estampillé du logo de plusieurs municipalités qui m’étaient inconnues et que je saurais plus tard attribuer aux provinces grecques d’Epire, de Macédoine et de Thrace. A vrai dire un objet de facture assez banale et sans doute destiné à la combustion, à ceci près qu’il m’apparut rédigé dans un style inhabituel, vaguement dadaïste, et où se disputaient en chaque phrase l’albanais, le grec et le serbocroate.
J’en propose ici la traduction libre :

La Grèce a un patrimoine très riche
Nous vous en conseillons pêle-mêle quoique sans prétendre à l’exhaustivité :
la quiétude ensoleillée de la bretelle autoroutière de Vasilikos ;
l’exploration à pied des routes du Pinde, réputées pour l’indifférence de leurs chauffeurs ;
une nuit hors des sentiers battus sur un rondpoint du péage de Kozani ;
les poubelles d’Alexandroúpoli, dans lesquelles se mêlent traditions culinaires d’Asie et d’Europe.
Terre plurimillénaire, la Grèce compte certaines des plus belles réalisations de l’art européen. Nous vous proposons la découverte de nombreux sites majeurs (excursions individuelles sans assistance) tels que l’abribus de Baphéika, la rocade de Thessalonique et les friches industrielles de Xánthi.
Forfait 5 jrs / 4 nuits LA GRECE ETERNELLE – Offerts : un gratin de nouilles à la crème à Néa Zichni et une nuit dans un abri de jardin à la frontière turque. Les pommes achetées en supermarché restent à la charge du voyageur. Possibilité d’acquérir un superbe bol en bois d’olivier dans l’une des nombreuses boutiques de Metsovo. Estimation totale du voyage : 6,85 €.
Pour tout renseignement, contactez-nous aux horaires habituels. Veuillez prendre en considération que nos bureaux du Pirée sont réglés sur l’heure de Pékin.

Galvanisé par l’attrait d’une telle offre, je ralliai sans plus tarder le proche poste-frontière de Sagiada, où je fis arranger mon acheminement au port d’Igoumenítsa et ma prise en charge par les autorités touristiques compétentes.

Passé les pluies, les chiens et les pouces infructueux, je me souviendrai par exemple longtemps du massif des Rhodopes au fond de l’horizon, des lueurs irréelles que l’orage achevé faisait sourdre derrière leur silhouette de plomb. A six heures du soir c’était une aurore pleine d’ecchymoses…

Voilà comment le 12, après cinq jours un peu rinçants de route grecque, je laissai défiler devant mes yeux Ümraniye, Bulgurlu… Kısıklı… et les stations suivantes, ligne 5 du métro d’Istanbul – les longs tunnels noirs me renvoyant un délicieux portrait de chien errant, le poil sec c’est vrai, le vêtement fatigué c’est sûr, mais l’oeil brillant surtout.

Kyushu, Queens, Mogadiscio (Zvërnec)

De lourds flous violacés avancent sur le parebrise. On a quand même eu le temps de conclure le repas par un café sur la colline, en trouvant un petit coin abrité du vent par les genêts. Et avec le café, de bons loukoums aux noix.
La mer a perdu ses couleurs et pris l’aspect d’une feuille de métal. Autour de nous les herbes s’agitent par bouquets, flambant de verdure sous cette lumière de miracle qui précède la tempête. Dans mes mains un livre de cinq cents pages au papier épais ; il me reste quelques paragraphes avant d’entamer le chapitre suivant et ça faisait longtemps que je n’avais pas été aussi agréablement immergé dans un livre. Ca a commencé avant que le temps ne vire à l’aigre mais c’est une sensation encore plus douillette maintenant qu’il n’y a plus rien d’autre à faire que de laisser venir à nous l’orage, avachi sur le siège conducteur, attentif à l’histoire, au style, aux inspirations qui s’en dégagent.
Je vois dans le rétroviseur battre les mains de Cécile. Au fond du camion elle s’affaire à réparer un attrapeur de rêves tandis qu’Eric prépare ses interventions sur le Général Instin.
Rafales, ondées. Dehors le bac de vaisselle récupère un peu d’eau de pluie. Dans le camion tout est calme et immobile.
En fin d’après-midi, le plus gros semble être passé, c’est l’heure du passage des vaches et du clochiclocha des chèvres sur la colline ; le vacher avance avec elles en poussant des interjections rauques. Les chapitres passent.
La vie passe en paysages et ceux des lectures se mêlent impitoyablement à ceux du regard : j’ai senti beaucoup de soleil crétois dans les Balkans en avril, et maintenant c’est le New York (surtout le Queens) de Carola Dibbell (The Only Ones) qui fait ronfler ses navettes sur notre Adriatique.

On a le luxe d’avoir une perspective de chaque côté du camion. Le parebrise est à l’Adriatique, l’arrière est à la lagune. Je lis beaucoup ici, en grande partie parce qu’Eric et Cécile ont le camion qui déborde d’une sélection de textes pas piquée des vers. S’il faut être exact, ma lagune a d’abord accueilli les paysages du nord de Kyūshū, ceux de Soleil, de Yokomitsu Riichi. Quelques eaux-fortes : Himiko renversée dans les plumes de héron blanc, ses gentianes éparpillées sur elle. Lampées d’alcool débordant la bouche des princes à la peau cuivrée, à l’oeil sauvage, portant des pierres en pectoral, rabattant des hardes de cerfs dans la cour des chefferies. Tout un gibier à ensevelir les vagabonds. Himiko est une petite Salammbô japonaise, un parti esthétique surprenant qui me fait penser, en plus de Flaubert, autant à Mononoké qu’à Mucha.
Dans sa postface, Benoît Grévin (le traducteur) précise que Riichi a employé un seul registre de politesse et banni les particules finales, pour lisser la langue japonaise, lui donner une dimension préhistorique, barbare, tout au moins pour le lecteur japonais contemporain. Souvent les avant-propos, les introductions et les postfaces m’inspirent autant que la fiction qu’ils présentent.

A notre demande répétée, Eric se met plusieurs fois aux fourneaux pour une sacrée bonne friture parsemée d’ajowan qui me rappelle les stands de la gare de Rajkot où j’ai souvent dormi, au Gujarat. Pour le reste, dal, riz, courge… c’est une vraie pension. La baie des Pirates est belle et les couchers de soleil embrasent le ciel. Himiko n’a pas tué Nagara. Entrée en civilisation et apologie du féminisme. C’est publié aux éditions Anacharsis. Petit texte d’une centaine de pages, le mec fut un ami de Kawabata. Quoi d’autre ? Les jours passent comme ça, sous un franc soleil souvent, à digérer son dal, boire du café et se remémorer des souvenirs indiens, ou juste parler de livres, ou juste les lire.

Le matin on va toujours au village. L’épicerie rassemble du monde (une dizaine au moins) entre onze heures et midi. A y rester un mois, on viendrait malgré tout chaque jour y acheter une bricole. Peut-être aurait-on peur de louper une visite, qu’il suffirait d’en manquer une pour que le lieu disparaisse, pour que le village s’évanouisse à la faveur d’un coup de vent.
A Erevan il m’est venu quelques lignes en repensant aux douces journées du sud albanais :

Zvërnec il faut recommander son épicerie
en surplomb de l’église et dotée d’un parvis en béton
sobre, contemporain
s’être raclé la boue des semelles avant d’entrer
amuse et reste facultatif
carrelage blanc héron
plumes d’ognons rouges
cri des cartons qu’on déscotche
sur votre gauche, légumes de garde et pommes aussi
à leur suite un réfrigérateur armé pour se déchirer la tronche au lait ribot
si frais si clair le lait ribot se dit en albanais dhallë
Pour le reste de la boutique c’est surtout un lexique de feta
dhie delë lopë
ce midi brebis

Lorsqu’après une semaine on se décide à quitter la lagune, les flaques des derniers grains n’ont pas encore séché mais le camion s’avale bien vaillamment les deux premiers kilomètres de piste. La vaisselle tremble, les malas hindous tressautent au cou de Ganesh, quelques fringues dégueulent du placard, Cécile vrombit de plus belle et Eric court après le camion, je viens de commencer un recueil de Warsan Shire (publié chez Isabelle Sauvage), dont Cécile m’avait aussi loué la traduction de Sika Fakambi. En effet les textes sont très beaux, percutants et sensuels, les inclusions de mots étrangers me font beaucoup d’effet aussi. Je ne suis pas sûr d’être très doué pour sélectionner des extraits, ça me donne toujours l’impression de disloquer le texte et de le livrer inanimé sur un plateau. Essayons quand même :

« A ses quinze ans tu lui as appris
à nouer ses cheveux comme de la corde
à les imprégner de fumée d’encens.

Tu l’as fait se gargariser d’eau de rose
et pendant qu’elle toussait, tu as dit
une macaanto comme toi ça ne peut pas sentir
la solitude ou le vide. »
(« Laide », p. 35)

« Je les entends dire rentre chez toi, je les entends dire putain de migrants, putain de réfugiés. Sont-ils vraiment si arrogants ? Ne savent-ils pas que la stabilité est pareille à cet amant à la bouche pleine de douceur se coulant sur ton corps un instant ; et l’instant d’après te voici tremblement gisant sous les décombres et les devises anciennes, attendant son retour. Tout ce que je peux dire, c’est que naguère j’étais pareille à toi, cette apathie, cette pitié, cet accueil à contrecoeur et maintenant chez moi c’est la gueule d’un requin, maintenant chez moi c’est le canon d’un fusil. On se reverra de l’autre côté. »
(P. 31)

Et puis la route a défilé et le soir on profitait des dernières extrémités du soleil, à l’extrême couchant de l’Albanie : Ksamil, Butrynt, site archéologique fameux que je doute visiter. De l’autre côté de la baie s’étend Corfou.

Zorba prend les commandes

Aller au nord. C’est bien étrange.
J’avais atteint le sud albanais, j’allais en Grèce, en Crète même, d’ailleurs je lisais Nikos Kazantzakis. Mais justement Zorba s’en est mêlé.
A peine redescendu du plateau de Nivica, tendant le pouce sans prêter attention au trafic, je me disais que Shkodër me manquait. La Grèce m’a cueilli avant que j’atteigne une station-service : Ilia baisse la vitre du campingcar, acquiesce, Kati me fait monter par la porte arrière, Kinikos démarre. Les heures passent. Partis la veille de Corinthe, ils vont passer quelques jours au Monténégro. Ils me conseillent des auteurs grecs, dont les textes de Kavvadias, notamment son roman déjà recommandé par Emilia, et des plages aux quatre coins de la Grèce continentale où le camping sauvage est toléré. C’est le weekend de la Pâque orthodoxe et les plastiques débordent de sablés aux raisins et de couronnes à l’anis.
Kinikos n’est pas encore habitué à la conduite albanaise, une fois il pile, tout valse, table, carte routière et ouzo koulouri – et l’autostoppeur, le nez dans les sablés. A treize heures je suis au pied du fort de Shkodër et ils m’ont donné un petit baluchon de pâtisseries pascales.
Pendant ces nouveaux jours d’auberge je finis Alexis Zorba.

« Au matin, la mer embaumait comme une pastèque ; à midi elle fumait, figée, avec de légères ondulations comme des seins à peine dessinés. Le soir, elle soupirait, couleur de rose, de vin, d’aubergine, bleu sombre. » (page 57)

« Non, tu n’es pas libre, dit-il. La corde avec laquelle tu es attaché est un peu plus longue que celle des autres. (…) Mais la ficelle tu ne la coupes pas. (…) Pour ça, il faut un brin de folie ; de folie, tu entends ? Risquer tout ! Mais toi, tu as un cerveau solide et il viendra à bout de toi. Le cerveau est un épicier, il tient des registres, j’ai payé tant, j’ai encaissé tant, voilà mes pertes ! C’est un prudent petit boutiquier ; il ne met pas tout en jeu, il garde toujours des réserves, il ne casse pas la ficelle, non ! Il la tient soidement dans sa main, la fripouille. Si elle lui échappe, il est foutu, foutu le pauvre ! » (page 247)

Je recopiais cette citation à une table de l’auberge, J-Lo passant dans les enceintes a savoureusement conclu : « No matter where I go I know where I came from – FROM THE BRONX! »

Le sud albanais n’est pas remis à bien longtemps ; Eric et Cecile viennent d’arriver sur la lagune de Nartë, ils m’ont envoyé un mail pour me le dire ; ils y restent tant qu’ils ont de l’eau. Maintenant ils sont à la baignade. Moi je suis aux tulumbas (ah ! j’en avais parlé dans un lointain article égyptien… Farine, sirop de sucre et pointe de citron ; là-bas ils s’appelaient balah al-sham), aux camaraderies de dortoir, aux après-midis de rédaction, aux flirts printaniers. Voilà pour le voyage.
Le retour à Shkodër est une étape plus importante qu’il n’y parait. 400 bornes en arrière soudain. On n’est pas libre tant qu’on s’entête à suivre un point cardinal, acquiescerait Zorba en épongeant d’un revers de manche ses lèvres assombries de vin.

Chênes

La route perd vite asphalte et mesure, la nuit monte et nous avec ; huit cents mètres de ravin. Avec le dernier camion de la journée j’ai quitté Tepelenë sans savoir qu’il y aurait toute cette route encore, l’abîme, les passages de vitesses sur des pistes à demi éboulées.
Et puis c’est le plateau, l’asphalte, les lignes droites. A Nivica il fait nuit.

Sur l’esplanade sombre je vagabonde une minute ou deux sous l’ombre tentaculaire d’un vieil arbre que dans la nuit je ne reconnais pas et qu’on nomme ici rrap. La promenade attire vite l’attention des tables du café. On m’y invite. Entre le café et l’école il y a des pelouses, bien sûr à cette heure on n’y voit rien mais le Francais peut bien monter la tente, et rester autant qu’il veut. Armando, qui avec ses cousins travaille à la fromagerie (chèvre et brebis) du bout de l’esplanade, offre des barres chocolatées à la cantonade. Nini qui tient le café m’apporte de bon coeur un chocolat chaud une fois la tente montée, je frissonne un peu dans ma couverture mais je me sens bien à Nivica. La vie au café m’a toujours plu et ça ne me déplairait pas d’écrire un guide des terrasses les plus inaperçues, des tabourets les plus notoires, carrelage et plastique souvent, de Khartoum à Bohol, de Rajkot à Shkodër, les meilleurs endroits où profiter de la simple vie des cafés, loin des rabatteurs, des souvenirs et des jolies ruelles pavées qui pour les locaux sont mortes depuis des lustres. Sans les pointer précisément sur les cartes bien sûr, surtout pas.

Se lever après le soleil, faire un tour dans le matin frais, emmitouflé dans sa couverture (les motifs bhoutanais de la mienne semblent convenir au gout albanais). Armando me fait visiter la fromagerie, ça sent le lait qui travaille. Eux sont en train de finir leur petit-déjeuner et me préparent une tartine de beurre bien frais au léger gout de lait tout en allumant leurs premières cigarettes. Ils me conseillent de monter à Stog. Pendant ce temps passent les voitures de quelques paysans, qui apportent le produit de leur traite. Alors je m’engage sur le sentier qui mène à Stog, un lieudit à l’écart des villages, en surplomb du plateau. C’est un bois de chênes au fond duquel ni le Christ ni Mahomet n’ont poussé la promenade. Quatre murs de pierre sèche à l’intérieur desquels des bougies ont brulé dans des niches, il flotte une odeur de cire, on en voit les ruisseaux pétrifiés le long des pierres. Des bougies pour les chênes (l’endroit s’appelle, très celtiquement, Lisat e shenjtë, « les Chênes Sacrés »), et peut-être aussi pour la foudre qui a fendu les plus hauts d’entre eux, et pour les calmes sous-bois tapissés d’herbe rase où Galadriel ne dédaignerait pas poser la plante nue de ses pieds.
Les cloches des troupeaux s’entendent au loin.

Le sentier sinue entre les pâtures et enjambe la rivière au moment où elle gagne en force et commence à creuser la roche en rideaux souples, en aurores boréales grises. Naissance d’un canyon qui quelques kilomètres plus tard donne aux routiers le vertige. Du bois de chênes aussi on en aperçoit les profondeurs, ce qui mériterait bien des cierges.

J’ai l’albanais disparate et souvent incongru. Je ne sais pas encore dire « maison », je sais déjà « chêne », « mouton » et « tente » (lis, delë, çadër), sans compter ceux que je ne connais qu’en albanais (rrap, et le fameux lofatë des routes après Berat).
Il serait bien possible de se constituer un vrai langage avec tout ça, rrap pour la force l’âge l’enracinement, lofatë pour la joie les lèvres l’attirance. Lis pour la paix la respiration l’âge aussi. Peut-être les nuancer ainsi : rrap pour l’âge des corps et lis pour l’âge des esprits. Dans le bois il n’y avait que la naissance et la mort, le nouveau-né et le desséché ; bourgeons duveteux, feuilles mortes et trocs fendus au coeur noirci.
Ces mots et leurs composés : le verbe lofat- pour s’exclamer, se maquiller, célébrer ; l’adjectif pour que le regard pétille comme celui d’Amra ; l’adverbe pour vivre cette douceur. Le verbe rrap- pour l’installation, la construction, le mijotis des lourds repas d’hiver. Le verbe lis- pour tout ce qui ne s’exprime pas par rrap- ou lofat- et que pourtant rrap- et lofat- conditionnent. Nivica est une experience plus lis, celle de Shkodër à l’auberge était un temps lofat.
Le jour revenu, j’ai compris que rrap était « platane » ; quant aux lofatë des routes après Berat, on les appelle « arbres de Judée ».

Les moutons ont pris position sur la terrasse du café déserté et paissent maintenant dans le jardin de l’école, à distance de ma tente. Puis ils s’éloignent en direction des ruines et les derniers assiégeurs de la terrasse s’enfuient à leurs trousses en bêlant. Il n’y a vraiment plus que moi ensuite. Le soleil a redoublé d’efforts pour vaincre la couverture de nuages et commence à dessiner des ombres sur l’esplanade.
Est-ce que je dormirai dehors à Gjirokaster ou sous la tente, ou dans un lit d’auberge ? Les cycles se mélangent. Je me sens très fort et très fragile.
J’ai envie d’un peu de Judée peut-être, et Shkodër n’est qu’à une journée de stop. Je crois que c’est le genre d’instants où l’on comprend qu’on vagabonde plus qu’on ne voyage, et c’est une prise de conscience pétillante. Revenir 400 km en arrière, parce qu’on y a déjà des bons souvenirs, de la joie et un peu d’attirance, tout ça cristallisé autour d’un mot qu’on ne connaissait pas la veille.